Energie, Industrie, Justice

EDF : si vous n’avez rien suivi au dossier « Hinkley Point »

Le recours déposé par le Comité central d’EDF pour suspendre la mise en oeuvre des travaux d’Hinkley Point a été jugé irrecevable par le tribunal de grande instance de Paris jeudi 27 octobre. Plus rien n’empêche désormais la construction des réacteurs nucléaires controversés.

Tweet about this on TwitterShare on FacebookEmail this to someone

Jeudi 27 octobre, le tribunal de grande instance de Paris a jugé irrecevable le recours du Comité central d’entreprise d’EDF. Le CCE avait déposé ce recours pour suspendre la mise en oeuvre des travaux d’Hinkley Point, dénonçant un refus de communication d’information de la part de la direction.

M. Magnaval, secrétaire du CCE d’EDF n’est pas surpris, seulement déçu : « On a un souci de lecture du temps juridique ». C’est en effet une réponse sur la forme, et non sur le fond qu’a donné la justice aux représentants des salariés de l’entreprise énergétique française : le délai de consultation du CCE sur ce projet étant dépassé, le recours est irrecevable.

Manque de transparence

L’affaire commence le 9 mai dernier. La direction d’EDF transmet au CCE, qui regroupe des représentants de syndicats, le dossier sur le lancement du projet de construction de deux réacteurs EPR à Hinkley Point, dans le sud-ouest de l’Angleterre. Mais le CCE se plaint d’un manque de transparence, et estime « ne pas disposer de tous les éléments pour émettre valablement un avis ». Le 22 juin, il assigne EDF SA devant le tribunal de grande instance, en référé, une procédure d’urgence.

« Les textes réglementaires disent que les référés doivent être réglés dans les 8 jours. La pratique c’est plutôt 6 semaines » déplore M. Magnaval. Effectivement, l’audience n’est programmée que le 22 septembre. Dans l’intervalle, la direction d’EDF estime que le délai de consultation des représentants syndicaux, qui est de 2 mois, est dépassé. Le 28 juillet, le conseil d’administration donne officiellement son accord au projet.

M. Magnaval dénonce un comportement malhonnête : « EDF ne nous a toujours pas communiqué le contrat signé avec le gouvernement britannique, alors que ce dernier l’a déjà publié sur son site officiel, en anglais. Nous l’avons fait traduire, et son contenu est très différent de ce qu’on nous avait dit ! »

Cette décison vient conclure une saga qui dure depuis déjà quatre ans. Pourquoi tant de tergiversations autour de ce projet ? Le point sur le dossier « Hinkley Point », une technologie compliquée et coûteuse.

Une nouvelle technologie nucléaire

En 1992, Framatome (devenu Areva) et Siemens lancent un nouveau projet de réacteur nucléaire : l’European Pressurized Reactor – aujourd’hui, l’acronyme signifie Evolutionary Power Reactor, puisque la technologie n’est plus l’apanage des Européens. Il s’agit d’un réacteur nucléaire capable de produire environ 1 600 MW, au lieu de 1 000 MW environ pour un réacteur classique.

Là où les réacteurs classiques, de première ou deuxième génération, fonctionnent majoritairement avec de l’uranium enrichi, un réacteur EPR est capable de fonctionner en consommant jusqu’à 100% de matériau recyclé, le MOX.

Le MOX, acronyme de « Mélange d’OXydes », est composé de 8 à 9% de dioxyde de plutonium et de 91 à 92% de dioxyde d’uranium appauvri. Dans le réacteur, les 4 à 5% de plutonium fissile déclenchent la réaction. L’uranium appauvri se transforme en plutonium et perpétue la réaction.

L’avantage : il permet de retraiter le plutonium issu des combustibles usés classiques. Ce composé ne requiert pas d’uranium enrichi, et donc d’uranium naturel. Cela permet de réduire les coûts liés à l’extraction et l’acheminement de minerai vers les centrales.

Une fois consumé, le MOX produit des déchets bien plus radioactifs que les combustibles nucléaires classiques, de l’ordre de dix à cent mille fois plus. En outre, son temps de refroidissement est beaucoup plus long, cinquante ans, là où les déchets classiques refroidissent en cinq à huit ans. Et en enfouissement, les choses se compliquent encore, puisque la durée de refroidissement grimpe dans un intervalle de soixante à cent ans, avec un risque de contamination des sols.

Infographie HPC

Réévaluation du coût de l’EPR à la hausse

encadre-2Au printemps 2016, EDF a réévalué le coût du projet Hinkley Point C. L’entreprise française a introduit une « marge pour les aléas » liés à la construction et a abouti à un coût total de 25 milliards d’euros. EDF est propriétaire de la structure à 66,5%, les 33,5% restants reviennent au conglomérat chinois China General Nuclear (CGN).

Paul Reuss, docteur en physique nucléaire, estime la durée de construction d’un tel ouvrage entre six et sept ans, avec 2 000 ouvriers mobilisés.

Le scepticisme de la Cour de comptes

L’électricien s’engage à débourser 1,5 milliard d’euros chaque année jusqu’en 2025, ce qui représente 60% de ses fonds propres. Le retour sur investissement, si les délais sont tenus, est attendu à hauteur de 111,6 milliards d’euros, sur les soixante ans d’exploitation de la centrale. Le projet est indirectement garanti par l’Etat français via sa participation dans le capital d’EDF.

encadre-1-dexuiLe coût du MWh à la sortie d’Hinkley Point, fixé artificiellement, doit rester supérieur au prix du marché. Dans le cas contraire, ce sera à EDF, et donc au contribuable français, d’en supporter la différence.

 

La Cour des comptes a manifesté en mars dernier son scepticisme en ce qui concerne l’engagement de l’électricien dans ce projet. Les Sages estiment que « l’endettement [du groupe] conjugué à la persistance d’un flux de trésorerie disponible négatif limite ses capacités de développement à l’étranger », d’autant que le parc français doit être rénové. La Cour s’inquiète également des surcoûts que pourraient entraîner des retards, chroniques sur les chantiers EPR en cours : « si le coût du chantier dépassait le montant prévu, le surcoût serait à la charge d’EDF et de ses partenaires minoritaires. »

“Qui parierait 60 ou 70% de son patrimoine sur une technologie dont on ne sait toujours pas si elle fonctionne ?”

Retards, protestations, démission

Et même au sein d’EDF, Hinkley Point rencontre une forte opposition. Thomas Piquemal, directeur financier du groupe, a démissionné en mars dernier pour marquer son désaccord avec le projet. “Qui parierait 60 ou 70% de son patrimoine sur une technologie dont on ne sait toujours pas si elle fonctionne ? », a-t-il questionné. En juillet, Gérard Magnin, membre du conseil d’administration et partisan de la transition énergétique, a suivi le mouvement  pour protester contre la stratégie au tout-nucléaire d’EDF.

Actuellement, quatre réacteurs sont en construction dans le monde, dans trois localités : un à Flamanville, en France, un à Olkiluoto, en Finlande, et deux à Taishan, en Chine. Tous accumulent retards et difficultés de mise en place.

Tweet about this on TwitterShare on FacebookEmail this to someone