Diplomatie, Elections Américaines, International

Trump ou la diplomatie du pétrole

Avant sa nomination comme secrétaire d’Etat américain, Rex Tillerson a dirigé pendant dix ans le géant pétrolier Exxonmobil. Un « Etat dans l’Etat » adepte de la diplomatie parallèle, dont l’influence sur la nouvelle politique étrangère américaine pose question.

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Un ogre de pétrole aux commandes de la diplomatie américaine. C’est la crainte que partagent nombre d’observateurs aux Etats-Unis, après la nomination de Rex Tillerson comme secrétaire d’Etat de la nouvelle administration Trump mardi 13 décembre. Novice à ce poste, le nominé n’a aucune expérience dans l’administration. Mais après quarante ans de carrière au sein d’Exxon Mobil, dont dix comme directeur général, c’est dans une autre forme de diplomatie qu’il excelle : celle des affaires, que son entreprise pratique avec des méthodes bien à elle.

Implanté dans près de deux-cents pays, le géant Exxon Mobil a dégagé 21 milliards de dollars de bénéfices en 2015, pour un capital estimé à 346 milliards de dollars (l’équivalent du PIB de l’Afrique du sud). Avec une telle manne, la multinationale a les moyens de défendre ses intérêts à travers le globe. Et même de s’opposer à ceux des Etats-Unis et de son gouvernement quand le business est en jeu.

Diplomatie parallèle

Pour le journaliste américain Steve Coll, qui écrit dans le New Yorker, la nomination de Rex Tillerson revient à « confier le département d’Etat à un homme qui a travaillé toute sa vie dans une sorte d’Etat parallèle, pour le seul bénéfice des actionnaires, et souvent à l’encontre des intérêts du pays ». 

Une accusation formulée dès 2012 par le journaliste, dans un livre intitulé L’empire privé : Exxon Mobil et la puissance américaine (Private Empire: Exxon Mobil and American Power). Sept-cent pages d’enquête consacrées aux dérives de la firme, adepte d’une diplomatie parallèle qui se résume à un principe selon l’auteur : la stabilité à tout prix. Exxon Mobil privilégie ainsi les Etats qui assurent à son exploitation un minimum de risques stratégiques et sécuritaires. Quitte à s’acoquiner avec des régimes peu scrupuleux en matière de droits de l’homme, comme la Guinée Equatoriale ou le Tchad.

Les implantations d’Exxonmobil dans le monde. Autant de conflits d’intérêts potentiels pour le nouveau secrétaire d’Etat. 

Dans ces zones, la compagnie est parfois plus influente que le département d’Etat. À titre d’exemple, l’aide américaine accordée au Tchad s’élève à environ 20 millions de dollars par an, tandis que les royalties versées par la multinationale au gouvernement local avoisinent les 500 millions.

Quand ces régimes n’arrivent pas à faire régner l’ordre par eux-mêmes, Exxon Mobil sait aussi s’en charger à leur place. La firme chapeaute 2500 miliciens privés au Tchad, équipés avec les dernières technologies. Elle dispose de sa propre marine de surveillance dans le Delta du Niger, rongé par la piraterie et les conflits tribaux. Des compagnies entières de la police et de l’armée nigériane, financées par Exxon Mobil, arborent l’écusson rouge de l’entreprise sur leur veste d’uniforme, rapporte Steve Coll.

Mépris des sanctions gouvernementales

Pour piloter sa stratégie à long-terme, et prédire la stabilité géopolitique et économique des pays partenaires, Exxon Mobil dispose même de son propre « département d’Etat ». Un cabinet d’experts souvent issus de l’administration américaine, mais peu convaincus de la nécessité de coopérer avec leur ancienne maison. « Certains voient le département d’Etat comme un organe inefficace, peuplé de bureaucrates incompétents, et incapables de comprendre le marché du pétrole », raconte Steve Coll. « Pour eux, le Washington n’est qu’une capitale parmi d’autres, plus susceptible d’apporter des problèmes que des solutions à la firme. »

Un milieu dans lequel Rex Tillerson a baigné dès ses 22 ans, date de son entrée chez Exxon Mobil. Quitte à prendre quelques mauvaises habitudes. Comme celle de passer outre les sanctions prononcées par son gouvernement, dès que les effluves de pétrole viennent lui caresser les narines.

Au Kurdistan en 2013, le département d’Etat, soucieux de préserver ses relations avec le gouvernement central de Bagdad, s’oppose à la signature d’un accord d’exploitation parallèle entre Exxon Mobil et les autorités kurdes. Pas de quoi décourager Rex Tillerson, qui signe le texte sans demander la permission. Avant d’expliquer aux représentants de Washington, mis devant le fait accompli, qu’il devait « faire ce qui était le mieux pour ses actionnaires ».

Le roi du baril récidive en Ukraine, en 2014. Après l’invasion de la Crimée par les forces pro-russes, l’administration Obama décide d’interdire tout transfert technologies d’exploitation off-shore à la Russie. Rex Tillerson, qui s’est déclaré « défavorable aux sanctions » lors du congrès annuel de la firme, a déjà engagé 700 millions de dollars dans un forage en mer de Kara, en partenariat avec Rosfnet, la compagnie nationale russe. Mais le pétrole n’a pas encore été trouvé, et le projet devra être abandonné sans un report des sanctions.

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Rex Tillerson (à gauche) et le patron de la compagnie nationale russe Rosfnet.

Comme le rapporte Andrew Kramer pour le New York Times, le directeur d’Exxon Mobil décide alors d’avertir son gouvernement : les services de sécurité russes menaceraient de saisir la plateforme si le projet est arrêté. Face à ces menaces, le département du Trésor consent à accorder un délai supplémentaire. Et le précieux nectar finit par jaillir : un gisement de 750 millions de barils, qui sécurise l’investissement de la firme. Seul hic, les autorités russes affirment n’avoir jamais formulé un tel ultimatum.

Ruée vers l’Arctique

Depuis des années, Rex Tillerson cultive ses relations avec Moscou. Au point d’être décoré de l’Ordre de l’Amitié par Vladimir Poutine en juin 2012. Si les cadres d’Exxon Mobil ne ratent jamais une occasion de faire les yeux doux à la Russie, c’est que le pays fait figure d’eldorado pour les pétroliers : les banquises de l’Arctique sont depuis plusieurs années le théâtre d’une ruée vers l’or noir, dont les compagnies américaines n’entendent pas se faire évincer par les diplomates. « Il faut se demander ce qui pourrait influencer les accords que le secrétaire d’Etat viendra à négocier. Ses actions bénéficieront-elles à sa compagnie, ou aux Etats-Unis et à leurs alliés? » se demande Michael T. Klare, professeur au Hampshire College, dans le New York Times.

Pour couper court à ces accusations, le nouveau secrétaire d’Etat devra se débarrasser des parts qu’ils détient toujours dans son ancienne compagnie, ou se retirer des dossiers susceptibles de présenter un conflit d’intérêt, sous peine de poursuites judiciaires. Quoiqu’il advienne, sa nomination a de quoi inquiéter certains partenaires des Etats-Unis. Car à l’image du géant pétrolier, la diplomatie version Trump pourrait bien se résumer à un principe : les affaires d’abord.

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