France, Non classé, Turquie

Olivier Bertrand et Mathias Depardon : arrêtés pour avoir informé

Enfermé depuis plus de quinze jours à Istanbul par la police turque, Mathias Depardon entre dans son cinquième jour de grève de la faim. Reporter sans frontière et le gouvernement français réclament sa libération. Son arrestation ne va pas sans rappeler l’expulsion du rédacteur des Jours, Olivier Bertrand en 2016.

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Deux journalistes français, deux arrestations sommaires

Il y a quelques mois, Olivier Bertrand, reporter des Jours, passait trois jours en détention de Gaziantep à Istanbul, avant d’être expulsé de Turquie. C’est aujourd’hui Mathias Depardon, photoreporter pour National Géographic, qui est emprisonné depuis plus de quinze jours en Turquie. Le point commun de ces deux hommes : ils rapportaient des informations pour leurs rédactions dans des provinces troubles. Celle de Gaziantep, zone sous contrôle militaire spécial, du côté d’Olivier Bertrand. Et celle du Batman, pour Mathias Depardon. Le photographe travaillait sur l’eau dans les anciens espaces Mésopotamiens, source de conflits entre l’Irak, la Syrie et la Turquie.

Il y a trois semaines Mathias Depardon reprenait son travail autour l’eau près de l’Euphrates

Suite au coup d’Etat manqué de Recep Tayyip Erdogan le 15 juillet 2016, Olivier Bertrand décide de couvrir la bascule du pays. Il raconte dans Les Jours, « Je voulais vérifier les rumeurs et les rapports (de Human Rights Watch et d’Amnesty International, notamment) évoquant la torture dans les commissariats et traiter des conséquences de ces purges ahurissantes, pour ceux qui les subissent, et pour le fonctionnement du pays. » Il rencontre nombre de témoins, écrit le résultat de son enquête au fur et à mesure dans une obsession (série) du journal. Il entre aussi en contact avec des opposants au régime, pour mettre en lumière les violations turques des droits de l’Homme.

Motif d’arrestation : opposants de l’autocrate Erdogan

« Propagande pro-terroriste » : c’est le chef d’accusation du gouvernement turc à l’encontre de Mathias Depardon. Tout ce qui se rapporte à l’opposition güleniste ou au PKK est considéré comme du terrorisme en Turquie. Bertrand, lui, a rencontré plusieurs soutiens de Gülen dans le cadre de ses reportages. Le président turc a lancé une véritable « fatwa diplomatique » contre son ancien allié.

Et Mathias Depardon ? Le photographe trentenaire obnubilé par l’eau et son rôle dans les conflits s’est vu arrêter à cause d’une photo de femmes… Lors d’un reportage pour une commande au Kurdistan irakien, « Il aurait pris des photos de jeunes militantes du PKK », a précisé Christophe Deloire le secrétaire général de Reporters sans Frontières (RSF), ajoutant que « prendre des photos de militants ce n’est pas de la propagande, ni se rendre complice de qui que ce soit, c’est de l’aberration totale ».

Photo Instagram de Mathias Depardon

La paranoïa envers les soutiens de l’opposition du président Erdogan est telle en Turquie, que tout, jusqu’aux réseaux sociaux est vérifié. Olivier Bertrand raconte dans les Jours, l’intimidation dont il a été victime en détention. « Écoutez M. Olivier, nous avons besoin de contrôler si vous n’avez pas fait de photos ennuyeuses de la Turquie. Vous allez me donner les codes de vos téléphones, ou les ouvrir, on vérifie cela et ce soir vous êtes chez vous. Je lui réponds qu’il n’y a pas de photos compromettantes, et que je ne donnerai jamais les codes de mes téléphones. »  Le journaliste craint de trahir ses sources, de les mettre en danger si la police accède à son portable. Il s’en sort finalement en effaçant les photos de son téléphone.

Les ressortissants français ne sont plus couverts par la diplomatie

Les droits de Mathias Depardon, installé depuis cinq ans à Istanbul, comme ceux d’Olivier Bertrand, n’ont pas été respectés lors de leurs arrestations respectives. « Aucun contact n’a été autorisé avec Mathias Depardon, contrairement aux règles de la protection consulaire admises entre les Etats », rapporte le journal Le Monde. S’il a eu l’ambassade de France au téléphone avant de partir en rétention et Reporters sans Frontières, le reporter des Jours n’a pas le droit de téléphoner dans le cadre de sa détention. On « m’explique qu’on ne peut pas téléphoner le week-end « .

Puis interrogé par la police, il demande à contacter l’ambassade de France. Demande refusée. Olivier Bertrand n’a pas eu de visite médicale en bonne et due forme. Une infirmière lui a toutefois demandé, avant que les autorités ne le mettent dans un avion direction Paris : « No problem on your body ? ». Une fois rentré en France, il se rend compte que les autorités ne lui ont pas rendu sa carte de presse.

Quand il demande à l’homme anglophone qui l’interroge en détention ce qui lui a valu son arrestation, il lui répond seulement : « Sorry if we make a mistake. »  Le ministre des affaires étrangères turc a quant à lui déclaré que le journaliste des Jours est « venu troubler l’ordre public en Turquie » et que ses papiers montrent qu’il est « complice des gülénistes. »

Depuis le début de la chasse aux sorcières anti Fetullah Gülen en juillet 2016 : 75 000 turcs ont été placés en garde à vue, 34 000 emprisonnés et 105 000 fonctionnaires ont été limogés. Selon RSF, plus de 100 journalistes sont emprisonnés, 140 médias ont fermé leurs portes et 700 journalistes ont vu leurs cartes de presse supprimées.

La France a-t-elle œuvré pour la libération d’Olivier Bertrand ?  « J’apprendrai seulement plus tard, à mon retour en France, les pressions de l’ambassade, qui s’efforçait tout le week-end de ne pas perdre la trace, pour demander mon départ sans vexer les autorités », écrit-il dans sa série d’articles. Quant à Mathias Depardon, suite à la lettre ouverte de RSF et la rencontre à Bruxelles entre Emmanuel Macron et Recep Tayyip Erdogan, le président turc a affirmé « qu’il examinerait rapidement sa situation ». Sans promesse de libération immédiate.

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