Défense, France, Guerre, International

Dans l’ombre des forces spéciales françaises

En Syrie, Irak, Centrafrique ou encore Mali, les forces spéciales françaises sont déployées un peu partout sur les terrains de guerre. A chaque fois, leurs actions sont entourées du plus grand secret. L’objectif de cette confidentialité : éviter le scandale diplomatique et les accusations d’atteinte au droit.

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Pour être heureux, vivons cachés. C’est un peu la maxime de toutes les forces spéciales qui se respectent. Leurs missions, principalement du renseignement mais aussi des actions ponctuelles, nécessitent une discrétion maximale pour ne pas mettre à mal la réussite des opérations. Ces dernières sont toujours classées « secret défense » parce qu’elles sont souvent sensibles sur le plan diplomatique. Voire carrément à la frontière de la légalité.

Discrétion pour éviter le scandale diplomatique

Certaines opérations des forces spéciales françaises sont moins confidentielles que d’autres. Par exemple, la présence des unités d’élite de l’armée française en Centrafrique a été rendue publique avant même la venue des forces conventionnelles de l’opération Sangaris. La raison : la France est alliée du régime centrafricain qu’elle aide dans un contexte de guerre civile. La présence des forces spéciales ne pose donc pas de problème diplomatique.

Sur d’autres terrains de guerre, l’état des relations internationales empêche la France de communiquer sur les opérations en cours. « Bien sur que nous sommes déployés en Syrie mais impossible de le dire publiquement, cela ne passerait pas sur la scène internationale« , déclare un membre des forces spéciales de l’Armée de terre. Il est pourtant impossible que l’Etat français avoue toutes les activités menées sur le sol syrien : le régime de Damas et son allié russe s’empresseraient de dénoncer une ingérence étrangère. Fin 2016, alors ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, a été forcé de reconnaitre que les forces spéciales françaises conseillaient les rebelles arabo-kurdes à terre. Une justification parcellaire car  « la France cherche surtout à frapper les cellules de Daech, à trouver des caches d’armes et à libérer des axes logistiques pour les forces de la libération syriennes« , précise un chef de section de l’armée de Terre.

Parfois, l’Etat n’a pas d’autre choix que de passer aux aveux. En juillet 2016, le porte-parole du gouvernement, Stéphane Le Foll, a confirmé la présence de forces spéciales françaises en Libye pour lutter contre les djihadistes. Mais un cas de force majeure a conduit le gouvernement à s’exprimer : la mort de trois sous-officiers après une attaque de leur hélicoptère par une milice de Benghazi. Les unités d’élites françaises étaient déployées en appui de l’Armée nationale libyenne (ANL) pour combattre la branche libyenne de Daesh. Une situation compliquée diplomatiquement tant le pouvoir libyen est instable depuis la chute de Mouammar Kadhafi en octobre 2011.

Eviter l’accusation d’ingérence

Autre point qui oblige les forces spéciales à travailler dans le plus grand secret : les atteintes au droit français et aux réglementations internationales. Nos unités d’élite, bien que distinctes des forces conventionnelles, doivent respecter la Convention de Genève du 12 août 1949 qui régit le droit des conflits à l’international. Mais certaines de leurs actions, comme l’infiltration et la ruse pour obtenir des informations, n’entrent pas dans le champ de la Convention. Dans certains cas, les forces spéciales sont donc libre d’agir, sans cadre juridique délimitant leurs droits.

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Le déploiement des forces spéciales sur un terrain de guerre à l’étranger pose la question du droit d’ingérence. Chaque Etat est souverain : il a donc le droit de contester l’intervention française s’il ne l’approuve pas. Un principe vient tout de même tempérer cette affirmation : le droit humanitaire, qui rend l’intervention étrangère possible si la population civile est menacée. Mais les forces spéciales sont spécialisées dans le renseignement et les attaques ciblées, pas dans la protection des populations, qui sont parfois des « victimes collatérales de nos interventions même si nous faisons tout pour les mettre à l’abri », concède un membre des forces spéciales de l’armée de terre.

La démocratie contournée

Les forces spéciales bénéficient aussi du secret défense, car leurs opérations font exception au droit français. Les unités d’élite de l’armée ne dépendent pas du ministère de la Défense mais du Premier ministre et du président de la République : ce statut dérogatoire permet de contourner le vote du Parlement, prévu par la Constitution et nécessaire avant tout envoi de forces conventionnelles à l’étranger. La démocratie est foulée au pied en toute légalité.

Beaucoup plus problématique : le ciblage d’individus identifiés, notamment des ressortissants français. Quand l’armée conventionnelle se déplace pour combattre un ennemi identifié mais global, les forces spéciales sont en mesure d’éliminer un individu en particulier. Seul le président de la République dispose de ce « droit de tuer ». Il l’a même mis en oeuvre pour abattre Rashid Kassim, un recruteur pour le compte de Daesh qui planifiait des attentats aux Etats-Unis. « Dans cette histoire, c’est un français qui a été ciblé sur ordre du président. En gros il a été condamné à mort. Le problème, c’est qu’il était français donc il devait avoir droit à un procès, comme tout ressortissant. Nous avons un problème éthique ici « , précise une source proche des forces spéciales de l’armée de Terre.

Le travail des forces spéciales doit constamment naviguer entre respect de la diplomatie, du droit et de l’éthique. Mais bien souvent, c’est à la guerre comme à la guerre.

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