Éthique

Bertrand Cantat en Une : quel coup les Inrockuptibles ont-ils fait ?

L’exposition médiatique de l’artiste, condamné pour l’homicide de Marie Trintignant, a déclenché une vive polémique sur la responsabilité des médias dans la normalisation des violences faites aux femmes.

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Barbe de trois jours, cheveux en bataille, regard charmeur… « Bertrand Cantat en son nom » fait la « une » de l’hebdomadaire culturel les Inrockuptibles, ce mercredi 11 octobre : un rockeur romantique s’apprête à sortir son premier album solo. En ne revenant pas sur l’homicide volontaire de Marie Trintignant pour lequel il a été condamné en 2004, l’interview a été accusée de banaliser les féminicides.

L’ex chanteur de Noir Désir va sortir Amor Fati en décembre, un album solo, dont le premier morceau (L’Angleterre) parle du Brexit et du sort des migrants. Alors qu’il a tué sa compagne, le traitement médiatique de la poursuite de sa carrière pose question. Sa présence en « une », tout comme le contenu de l’interview, où Bertrand Cantat évoque longuement sa reconstruction à travers la musique sans que le nom de Marie Trintignant n’apparaisse, ont fait réagir les réseaux sociaux.

Faire la « promo » d’un « assassin » 

Le choix éditorial a heurté les sphères les plus hautes et les plus inattendues. La secrétaire d’état chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes, Marlène Schiappa, s’est indignée de la  « promo » faite à « celui qui a assassiné Marie Trintignant à coups de poings« .

Pour rappel, le  couple est voyage en Lituanie, dans un hôtel à Vilnius, quand éclate une dispute. Bertrand Cantat inflige à Marie Trintignant 19 coups dont quatre au visage. L’actrice est morte après plusieurs jours de coma. Lui est condamné à huit ans de prison, il est est relâché au bout de quatre pour bonne conduite.

« Honte à ce magazine », a aussi réagi l’ancienne ministre des droits des femmes Laurence Rossignol. Elle souligne par ailleurs une coïncidence grinçante : la présence du rappeur Orelsan dans le CD offert avec le magazine. « Je vais de marie-trintigner« , chantait-il dans Sale Pute, un morceau qui lui a valu sa condamnation, en 2013, pour incitation à la violence à l’égard des femmes.

L’argument de la peine purgée

À l’opposé des réactions virulentes de Marlène Schiappa et de Laurence Rossignol, des internautes ont rappelé que Bertrand Cantat avait purgé sa peine et avait donc le droit « de reprendre son activité ». Il n’est par ailleurs légal d’exposer médiatiquement un repris de justice, la charte des journalistes rappelle même que le journaliste  « ne confond pas son rôle avec celui du policier ou du juge« .

À noter par ailleurs que selon la loi,  qualifier un individu qui a purgé sa peine  de « meurtrier » ou d’ « assassin » est passible de poursuite pour diffamation.

« Prêter une oreille compatissante à l’auteur d’un féminicide » 

Pour les militants féministes, le droit à l’oubli n’est pas la question. Laisser Bertrand Cantat reprendre sa carrière est une chose, le traitement médiatique qu’en a fait le magazine des Inrockuptibles en est une autre. Beaucoup se sont insurgés contre la romantisation « typiquement française » des féminicides par la presse, que ces crimes soient encore dits « passionnels ». La célèbre blogueuse Crêpe Georgette a publié un billet à ce sujet dont voici un extrait :

Oh les hommes français […] aiment à corner qu’ils aiment les femmes en grands poètes de l’amour courtois qu’ils sont. Les femmes françaises se bercent de cette douce illusion et chacun de croire que c’est de l’amour si typiquement français que d’infliger tant de coups que le visage devient violet, que le nez éclate, qu’on finisse dans le coma, qu’on meure.

Le fait est qu’au delà du choix de « une », le ton sur lequel s’exprime Bertrand Cantat dans l’interview des Inrockuptibles, est particulièrement poétique, comme l’a relevé le philosophe Raphaël Enthoven dans sa chronique sur Europe 1 mercredi matin : « Tout émerveille Bertrand Cantat, la campagne, une ville, une librairie, il est sensible Cantat, moins que celle à qui il a défoncé les os de la tête à coups de poing. Mais lui-même n’a pas le sommeil tranquille. »

Une des citations poétiques de l’artiste a été mise en exergue sur la « une » du magazine, alimentant d’autant plus la polémique autour du choix éditorial.

« Emotionnellement, j’étais pourtant incapable de lire, d’écouter. La beauté, lentement, en frottant, a retrouvé une petite place. J’ai refait mon parcours avec mes albums fondateurs tout en restant à l’écoute de toute nouveauté. » 

La journaliste de Slate Nadia Daam, qui a accusé le magazine de « prêter une oreille compatissante à l’auteur d’un féminicide« , a corrigée la couverture, remplaçant la citation choisie par un extrait du rapport d’autopsie de Marie Trintignant. La publication a été « likée » plus de 3 800 fois.

« Faire un coup » 

Sous les feux des critiques, la rédaction des Inrockuptibles n’a pas souhaité communiquer sur leur choix éditorial : « C’est le mot d’ordre de ne pas réagir, la Une se suffit en tant que telle », a-t-on obtenu pour toute réponse à nos sollicitations.

Or, plusieurs journalistes de l’hebdomadaire avaient déjà accepté de répondre anonymement à Robin Andraca d’Arrêt sur image. Selon lui « ils ont tous raconté la même histoire » : le directeur de la rédaction, Pierre Siankowski, a voulu « faire un coup« , « le choix a tout l’air motivé par des raisons financières« , raconte Robin Andraca. Comme en octobre 2013 quand, après dix ans d’absence, l’ex chanteur de Noir Désir avait donné une interview aux Inrockuptibles, et en avait aussi fait la « une ».  « Ce numéro figure parmi les meilleures ventes du titre, rappelle Robin Andraca, cette couverture avait déjà déclenché une vive polémique à l’époque« .

Le numéro des Inrockuptibles d’octobre 2013 avait déjà polémique.

Sur son compte Twitter, l’hebdomadaire culturel a fait dans un premier temps mardi soir la promotion d’une fausse couverture, où le titre « Bertrand Cantat en son nom » était remplacé par « dans toute cette affaire la victime c’était moi« . Sa suppression au bout de quelques minutes illustre les tensions internes à la rédaction du magazine racontées par Arrêt sur image.

La fausse couverture a circulé quelques minutes sur Twitter, publiée par le compte des Inrockuptibles.

La journaliste de Buzzfeed Marie Kirschen a relevé qu’en 2013 déjà, Bertrand Cantat était « particulièrement victimisé » par les Inrockuptibles : 

Mettre en lumière un artiste, un personnage public, « l’auteur d’un féminicide« , un homme qui a purgé sa peine, « est toujours à double tranchant« , selon le directeur d’Arrêt sur image Daniel Schneidermann. « L’immédiateté de l’indignation remet en lumière l’inacceptable« . Quant à savoir si cela aussi, pour le bien de la cause féministe, le magazine l’avait prévu… on ne saura jamais. Coup commercial ou second procès de Bertrand Cantat ? « Et pourquoi pas les deux ? « , demande Daniel Schneidermann avant de conclure : « Bertrand Cantat est un artiste, il sort un album, mais il a aussi tué une femme, et ça, le journalisme ne peut pas en faire abstraction. La question n’est pas morale, elle est purement journalistique ». 

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