Femmes, Justice, Société

Aurélie Thevenin : « Dénoncer sur Twitter ne doit pas remplacer une action en justice »

Depuis ce week-end, le hashtag #Balancetonporc est en tête des tendances Twitter. Les femmes y racontent les actes de harcèlement sexuel qu’elles ont subis dans leur vie. Aurélie Thevenin, avocate en droit pénal et droit du travail, réagit à ce phénomène. Pour elle, ce buzz doit permettre à plus de femmes de porter plainte.

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Quelle sont les démarches à suivre pour porter plainte lorsqu’on est victime de harcèlement dans la rue ou sur son lieu de travail ?

« Une victime de harcèlement de rue doit se rendre dans un commissariat de police ou une gendarmerie pour déposer plainte. Elle peut également s’adresser au procureur de la République. C’est ensuite au parquet de se saisir de l’affaire. En ce qui concerne le harcèlement sexuel sur son lieu de travail, tout dépend du harceleur. Si c’est un collègue, la victime peut s’adresser à un représentant du personnel ou au comité d’entreprise. Normalement, l’employeur est ensuite tenu de mener une enquête interne dans un délai de deux mois et décider des sanctions. Il existe des dossiers où des mails sont envoyés mais rien ne se passe derrière. Simplement parce qu’on ne croit pas la victime ou parce qu’on n’a pas envie de licencier la personne accusée. Si le harceleur présumé est l’employeur, il faut externaliser la question et se tourner vers l’inspection du travail ou porter plainte au pénal. Cette situation nécessitera forcément une rupture du contrat de travail. »

Quelles sont les sanctions prévues contre le harcèlement ?

« Le harcèlement sexuel est considéré comme un délit. Le code pénal prévoit une peine de prison allant de 2 à 5 ans ainsi qu’une amende de 30 000 euros minimum. Si le condamné est l’employeur de la victime, il peut y avoir un préjudice supplémentaire parce que le droit du travail l’oblige à assurer la sécurité de ses salariés. »

Le hashtag #Balancetonporc a été massivement relayé sur Twitter. Que risque-t-on quand on accuse quelqu’un de harcèlement via les réseaux sociaux ?

« Il peut y avoir diffamation si la personne accusée de harcèlement sexuel est identifiable, avec ou sans son nom. Celle-ci peut alors porter plainte, dans un délai de trois mois, et démontrer que les propos qui ont été tenus sur les réseaux sociaux sont faux. »

Beaucoup de femmes qui ont témoigné sur Twitter indiquent qu’elles n’ont pas porté plainte. Y a-t-il une défaillance du système juridique en ce qui concerne le harcèlement ?

« Ces femmes qui ne portent pas plainte pensent qu’elles manquent de preuve. Les témoins sont en effet souvent réticents à l’idée de témoigner. Il y a une peur, ainsi qu’une méconnaissance du système juridique. Il est vrai que la procédure est longue. Il y a parfois des déceptions car on n’obtient pas toujours gain de cause. Mais je pense que ce chemin est nécessaire à la reconstruction. Un autre problème se pose fréquemment: certains commissariats n’enregistrent pas les plaintes. Ils font une sélection alors qu’ils n’en ont pas le droit. Le filtre doit être fait par le procureur et non lors du dépôt de plainte. Ces commissariats agissent ainsi  afin de ne pas augmenter les statistiques d’infraction dans leur ville. »

Pensez-vous que le phénomène #Balancetonporc va entraîner une hausse des plaintes ?

« Une femme sur cinq est victime de harcèlement sexuel sur son lieu de travail au cours de sa carrière. Selon une étude menée par en 2014 par le Défenseur des droits, seulement 5% d’entre elles portent plainte. Je reçois beaucoup de dossiers mais le nombre reste bien inférieur à la réalité des faits. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois qu’on entend parler de ce sujet dans les médias. Habituellement, ça s’essouffle. Dénoncer sur Twitter ne doit pas remplacer une action en justice. C’est ce que j’explique aux femmes victimes de harcèlement. J’espère que le phénomène #Balancetonporc sera une amorce à la libération de la parole des femmes. C’est un bon premier mouvement, une prise de conscience, mais il faut continuer. Si les auteurs restent impunis, cela ne les décourage pas. »

Propos recueillis par Oumar Diawara et Maryam El Hamouchi

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