La semaine sociale, Solidarité

Une « soupe impopulaire » pour combattre les clichés sur les sans-abris

L’association Le Carillon, en partenariat avec la Maison des Associations du 10ème arrondissement de Paris, a organisé mardi soir une « kermesse solidaire ». L’objectif : faire évoluer le regard des riverains sur les sans-abris et les migrants à l’occasion de la trentième journée internationale du refus de la misère.

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Sur la terrasse élargie du centre culturel Le Point Ephémère, l’association Le Carillon, et la Maison des associations du quartier, ont installé une « kermesse solidaire ». « Aujourd’hui, c’est la trentième journée internationale du refus de la misère », rappelle Soraya Ouferoukh, directrice de la Maison des associations du 10ème arrondissement. « Une occasion unique pour faire évoluer le regard des riverains sur les sans-abris et les migrants. » Soraya reconnait qu’elle travaille dans « un secteur tendu ». En ce jour de lutte contre la misère et l’exclusion, elle est la seule représentante des Maisons des associations de la capitale à avoir pris l’initiative de créer un événement.

« La soupe est prête ! », annonce Julia, une des coordinatrices du Carillon. Cette piquante brune de vingt-cinq ans sert le repas aux curieux. Engagée depuis un an dans le mouvement, elle organise les soupes impopulaires de son quartier. L’idée : inverser le principe des soupes populaires en mettant les sans-abris derrière les fourneaux. « Le temps de préparer la soupe, ils prouvent aux Parisiens, et d’abord à eux-mêmes, qu’ils peuvent être utiles à la société. » Ils sont les « ambassadeurs » du Carillon. 

Retrouver une vie normale

Carotte, céleri, tomates, pommes de terre, navet, poivrons… Les bénévoles de l’association ont récupéré un peu plus tôt dans la journée les invendus des commerces partenaires du quartier. Car le Carillon est avant-tout un réseau de commerçants et de restaurateurs engagés. Les SDF peuvent pousser la porte des établissements répertoriés, demander un café au bar, aller aux toilettes, recharger un téléphone, grignoter un bout de pain. Un réseau de solidarité très important pour Christian, à la rue depuis trois ans : « Pas besoin de faire la queue dans une association pendant deux heures pour prendre un café. Tu sais à quel endroit tu peux te rendre dans une brasserie, pour te faire servir ton petit noir au bar. » Et redevenir quelqu’un de « normal ».

 

Un sans-abri bénévole du Carillon sert la soupe © Romane Ganneval

 

Sur le stand du chamboule-tout, Christian hurle : « Tu ne tires pas assez fort, tu n’as pas assez de rage ! »  L’animateur du soir montre l’exemple en explosant les dix boites d’aluminium d’un coup. Puis les ramasse avec délicatesse. Sur les conserves, on peut lire : « faire la manche, c’est de l’argent facile », « les sans domicile sont violents », « en appelant le 115, on peut être logé pour la nuit ». Des préjugés qui collent à la peau des SDF et des migrants. 

Zohere est bénévole dans l’association Le Carillon depuis un an. C’est lui qui, ce soir, a dosé les épices de la soupe. Le sourire aux lèvres, il est heureux de dire qu’il a trouvé une place dans un hôtel, après un séjour à l’hôpital. « Je suis marocain, je n’ai pas de papiers. Je n’ai aucun droit et pourtant je m’en suis sorti. » Ce qui a changé ? « Je suis heureux de faire ma vaisselle ! » Après une première cure de désintoxication, il a lâché la dope. L’alcool, c’est pour décembre. « Tu ne peux pas tout arrêter d’un coup, c’est impossible. » Dans l’idée, il voudrait arrêter de boire puis de fumer. En France depuis quatre ans, il ne peut pas faire de demande de papiers pour le moment. « J’ai un an à tenir, après j’espère pouvoir travailler dans la restauration. »

Fier de son parcours, Zohere se rêve aujourd’hui porte-parole des sans-abris. Venir en aide à ses anciens compagnons d’infortune, voilà ce qui le pousse à avancer. Rue Saint-Maur, il les connait tous : « Là-bas il y a des mecs qui ont trente ans. Ça fait quatorze ans qu’ils sont à la rue. Ils n’ont plus aucun espoir. »

Sans-droits

Haymon Rahim, jeune Londonien de vingt-cinq ans, offre son aide à l’association. Il souhaite devenir bénévole. Il y a un an, il a quitté la capitale britannique pour aider les migrants à Calais. Arrivé presque par hasard à Paris, il vient d’emménager dans le quartier de Jaurès. Face à ces jeunes qui errent autour de chez lui, il se sent démuni, inutile. « Nous avons le même âge, sauf que nous, nous avons tous les droits. Eux, aucun. » La kermesse s’achève sur ces belles paroles. Les stands sont démontés, les bénévoles rentrent chez eux. Christian reste là, son gros sac à dos à terre.

Assis sur les bords du canal Saint-Martin, ils attendent. La vingtaine, pour autant qu’on puisse en juger. Trois hommes métis se font face et ne se parlent pas. Les Parisiens sont en mouvement, eux sont immobiles. Mutiques. Ce soir, ils ont bu un verre de soupe. Un événement inattendu, anecdotique. Un bus du recueil social vient de s’arrêter sur les abords du canal. Ils hésitent à monter. Plus de places. Cette nuit, ces trois jeunes hommes resteront ensemble en silence, dans la misère qui les enferme dehors.

 

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