Femmes, Urbanisme

Villes viriles : un retard français

Le genre tarde à être pris en compte dans l’aménagement des villes françaises. Résultat : en 2017, des géographes constatent que les femmes ont moins accès à la mobilité, aux infrastructures sportives ou même à l’espace public. Depuis quelques années, les mairies tentent, non sans peine, de répondre à ces problématiques.

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L’espace public : chasse gardée de la gente masculine ? En France, la question se pose depuis plusieurs années. De plus en plus d’élus, habitants, géographes et urbanistes repensent la ville pour qu’elle accueille autant les femmes que les hommes. Aujourd’hui, les inégalités sont criantes dans l’utilisation des infrastructures sportives, des moyens de transport et dans l’occupation de certains espaces urbains.

Une inégalité d’accès à la ville

En 2017, les villes françaises offrent plus aux hommes qu’aux femmes. C’est la thèse d’Yves Raibaud, géographe du genre et auteur de l’ouvrage La ville faite par, et pour les hommes : « Nous avons calculé que 75 % des budgets publics destinés aux loisirs des jeunes profitent aux garçons, toutes activités confondues. »

Le constat se répète dans plusieurs domaines. Cette année, Yves Raibaud a enquêté sur la mobilité des femmes à Bordeaux. Il a montré que le vélo était majoritairement utilisé par les hommes (62 %). Le chercheur a aussi observé de très bas niveaux de fréquentation féminine du parc des sports des quais. Grâce à des opérations qui sollicitent depuis 2012 le public féminin par une offre spécifique, le nombre d’utilisatrices a ensuite beaucoup progressé.

Un retard français

À Vienne, les politiques publiques menées par la mairie sont construites en prenant en compte le genre depuis… 25 ans. Dans la capitale autrichienne, une fiche pratique permet l’inclusion du genre dans chaque projet d’aménagement. Les voies sont-elles adaptées pour le passage d’une poussette ? Le chemin est-il suffisamment éclairé pour que l’on se sente en sécurité ? Qu’on construise un parc ou un centre culturel, ce document pose les questions de l’accessibilité du lieu au plus grand nombre dont les femmes et les minorités de genre. « Cela permet à toutes les populations, peu importe l’âge, le sexe ou le handicap, d’être prises en compte dans la construction de la ville », explique Emmanuelle Faure, géographe et co-coordinatrice du programme de recherche-action La ville côté femmes à Gennevilliers.

À Paris, Vienne fait rêver ceux qui travaillent à construire une capitale moins sexiste. A l’initiative d’Anne Hidalgo, la maire, un guide référentiel sur le genre et l’espace public a été publié en octobre 2016. Le document de quarante pages donne des pistes d’actions pour faciliter la circulation des femmes en ville. Il part des constats suivants : les femmes réalisent 75% des accompagnements des enfants et des personnes âgées et elles représentent 64 % des utilisateurs du bus. Le manuel recommande aux urbanistes de construire davantage de bancs destinés aux femmes enceintes. Il incite aussi à mieux éclairer les arrêts de bus afin de diminuer le sentiment d’insécurité chez les utilisatrices.

Ce guide n’oblige en rien les candidats aux appels à projet urbanistiques de la ville. « Hélas, s’exclame Christine Guillemaut, chargée de projet à l’Observatoire parisien des violences faites aux femmes (OPVF), on est seulement dans l’incitation. On a encore des progrès à faire. »

Le sentiment est partagé par Bérangère Rubat du Merac, chargée du droit des femmes et de la lutte contre les discriminations à la mairie de Gennevilliers. « Les techniciens de la fonction publique territoriale ont déjà des cahiers de charges énormes. Il est difficile d’ajouter le genre », admet-t-elle. De même, le genre peine à faire sa place dans l’enseignement en urbanisme. Par exemple, l’École d’urbanisme de Paris ne propose aucun cours dédié à cette problématique.

Ne pas laisser de côté les habitantes

La construction d’infrastructures plus accessibles aux femmes ne suffira pas à mettre fin à ces inégalités. Pour Emmanuelle Faure, du programme La ville côté femmes, le changement passe surtout pas une évolution des mentalités : « La société favorise cette domination, pas l’espace urbain en lui-même. »

Depuis plusieurs années, des collectifs féministes organisent des événements pour que les femmes se réapproprient l’espace public. Emmanuelle Faure prend l’exemple des marches de nuit non mixtes (exclusivement féminines). Dans plusieurs villes de France, des groupes de citadines parcourent les rues pour cartographier les espaces où le sentiment d’insécurité est plus élevé. « Ces initiatives visent à montrer à la société que les habitantes ont aussi leur place dans la ville, explique-t-elle. Cela permet aussi aux femmes de construire une identité collective face au harcèlement de rue. »

Yves Raibaud soutient une initiative similaire dans le domaine du sport : « Il faut mettre en place des activités non-mixtes pour permettre aux filles d’utiliser les infrastructures souvent monopolisées par les garçons.» A Malmö, en Suède, quelques journées d’enseignement du skate aux adolescentes ont permis d’augmenter le nombre de filles dans les skateparks. À Bordeaux, les opérations Dansons sur les quais ont aussi accru la fréquentation féminine des quais de la Garonne.

Collectifs féministes et chercheurs espèrent également que les habitantes lutteront elles-mêmes contre le sexisme dans les villes françaises. « La ville non-sexiste idéale n’existe pas, affirme Emmanuelle Faure. Elle doit simplement être construite à partir de diagnostics locaux auprès des associations, des habitants sans laisser de côté les habitantes. »

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