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« On est vraiment au cœur de l’enquête » sur l’ingérence russe

Entretien avec Corentin Sellin, historien spécialiste des Etats-Unis. Pour lui, les aveux de George Papadopoulos sont « le véritable premier acte de l’enquête » sur la collusion russe dans l’élection américaine.

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L’enquête sur l’ingérence russe a pris un nouveau tournant ce lundi lorsque trois cadres de la campagne de Donald Trump ont été inculpés. L’inculpation la plus importante selon Corentin Sellin, historien spécialiste des Etats-Unis : celle de George Papadopoulos. Il a reconnu avoir voulu arranger des réunions entre le candidat Donald Trump et des hauts dirigeants russe. Ce serait le premier lien établi formellement entre l’équipe de campagne de Donald Trump et la Russie.

 

Des trois hommes inculpés, lequel est le plus important dans le cadre de l’enquête ?

C’est le contenu des documents d’inculpation qui est important. Pour Paul Manafort et Rick Gates, il n’y a aucun lien avec la campagne de Donald Trump. C’est un cas de fraude financière, ce n’est pas de la collusion. D’ailleurs, l’équipe de Trump était d’abord soulagée de voir sortir les noms Gates et Manafort.

Papadopoulos est lui directement impliqué dans la campagne de Trump. Il a reconnu avoir cherché à contacter des émissaires russes. Il dit avoir reçu de ses contacts les fameux mails volés de Clinton. Là, on est véritablement au cœur de l’enquête sur l’ingérence russe. Ce serait la preuve que la Russie a bien essayé d’aider Trump.

 

L’entretien de James Comey, l’ancien patron du FBI, était présenté comme un grand tournant dans l’enquête. Au final rien ne s’est vraiment passé. Faut-il s’attendre à la même chose pour George Papadopoulos ?

Non, le cas de George Papadopoulos est beaucoup plus important. James Comey, lui, ne pouvait pas témoigner sur l’enquête. Il était soumis à l’équivalent de notre secret défense. Pendant l’audition publique, on a eu des scènes assez fantaisistes où à chaque question il répétait : « je ne peux pas vous parler de ça ».

Là, c’est différent. C’est le véritable premier acte dans l’enquête menée par Robert Mueller. Puis c’est une attaque dans la défense de Donald Trump. Tout l’argumentaire de Donald Trump, c’est que l’enquête sur l’ingérence russe n’a pas de fondement. Il dénonce une fantaisie politique. L’attaché de presse a même dit récemment que l’enquête allait se finir dans quelques semaines. Alors que là tout reprend. C’est la promesse d’une procédure d’au moins plusieurs mois. Trump est pris complètement en porte-à-faux.

 

Cette inculpation est-elle le premier tournant de l’enquête ?

Le problème c’est qu’on n’a pas la vue d’ensemble. Il y a quand même quatre enquêtes en parallèle. On ne sait pas où elles en sont. Tous les éléments sortis sont épars et viennent de la presse. Seulement, on a l’impression que chaque élément découvert enfonce un peu plus Trump. Il y a l’exemple des pubs pro-Trump sur les réseaux sociaux. Au début, on nous parle de 100 000 dollars de publicités achetés, ce qui est une quantité ridicule. Puis, on découvre qu’il y avait des fermes à trolls en Russie, chargées de diffuser les pubs. Ensuite, on apprend que c’était produit par la Russie. Finalement, Facebook nous explique que 126 millions de personnes les ont vu, soit plus d’un américain sur trois. A chaque fois, tout semble pire que ce que l’on pensait.

 

Peut-on s’attendre à un impact pour Donald Trump ?

L’impact politique est immédiat. Toutes les actes du gouvernement sont en suspens. On se rend compte que l’argumentaire de Donald Trump commence à suivre les mêmes lignes de défense que Nixon au moment du Watergate. Donald Trump reprend l’idée qu’il ne peut pas gouverner tranquillement. Donc il y a un impact direct, c’est une entrave à la présidence Trump.

Mais bon, la collusion n’est pas encore prouvée. Cela lui coute politiquement mais on est encore sûr de rien. Les enquêteurs vont peut-être découvrir que Papadopoulos a juste voulu faire son intéressant et qu’il n’y a rien de tangible.

 

Et quelles sont les conséquences pour la Russie ?

On s’attendrait à ce que la Russie garde le silence. On se doute qu’elle ne va dire « oui, on a bien aidé » ! Mais on a quand même remarqué qu’à chaque moment clef de l’enquête, quelqu’un intervenait : soit un ambassadeur, soit un représentant du Kremlin. C’est toujours pour dire qu’il n’y a pas de collusion. Mais à force de répéter la même chose, cela en devient suspect. La Russie est de toute façon déjà mise en cause dans le rapport des renseignements fait sous Obama. Le rapport avait cependant seulement mis en avant des interférences, pas une collusion directe.

La Russie prend la place de Donald Trump, c’est cela le plus étrange ! Trump est relativement silencieux et ne dit quasiment rien sur George Papadopoulos. La Russie est celle qui parle le plus. C’est bizarre, on a l’impression qu’elle vient en aide à Trump. Mais bon, ils ne pourraient pas mieux s’y prendre pour l’enfoncer.

 

Robert Mueller, le dirigeant de l’enquête, avait repris la main après le limogeage de James Comey. Sa gestion de l’enquête a-t-elle joué sur son déroulement ?

Oui, on le voit déjà. Il n’y a aucune fuite. Il a décidé que toute l’enquête serait quelque chose de verrouillé. Puis Mueller représente l’intégrité absolue. Dans sa carrière, il a mis en prison le chef de la première famille mafieuse de New York. On peut dire qu’il n’a plus peur de grand-chose ! Il a fait dix ans au FBI. Il est nommé sous Bush puis confirmé par Obama. Il a toujours été reconnu pour son bon travail, par les Républicains mais aussi par les Démocrates. On sent d’ailleurs que ça énerve Trump. Donald Trump se retrouve face à un homme de la même génération, il n’y a qu’un an d’écart entre les deux. L’un est héros au Vietnam, l’autre a une aiguille dans le talon qui l’empêche d’y aller. Ils ne pourraient pas être plus différent. Donald Trump n’a pas de prise sur lui. Il a dit que Robert Mueller avait des gens anti-Trump dans son équipe, qu’il n’était pas légitime… Mais cela ne prend pas. Le fait que Robert Mueller dirige l’enquête donne une légitimité aux différentes découvertes.

 

 

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