Economie, France, Société

Emploi : Pierre Gattaz remue le pin’s dans la plaie

Invité sur France Inter jeudi 21 décembre, le patron du Medef a campé sur sa promesse de créer un million d’emplois grâce aux allègements de charges. Une prévision ambitieuse qui fait polémique depuis 2013.

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Pierre Gattaz, président du Medef jusqu’en juillet 2018, ne porte plus ses pin’s « Un million d’emplois ». Jaune et bleu, ils étaient fabriqués en 2013 par centaines en République tchèque et en France. Mais à chaque interview, comme jeudi 21 décembre sur France Inter, il réitère la promesse qu’il épinglait jadis sur ses chemises. A savoir : la baisse des charges des entreprises générera un million d’emplois d’ici 2020. Le premier syndicat patronal gagne-t-il son pari ? La réponse dans notre fact-check.

  • Le Medef a-t-il formulé une promesse chiffrée pour l’emploi?

OUI.

Fin 2013, Pierre Gattaz demande au gouvernement une baisse de charges de 100 milliards d’euros sur cinq ans pour les entreprises, ainsi qu’un allègement des contraintes réglementaires. En échange, il promet la création d’un million d’emplois en cinq ans. En septembre 2014, le Medef inscrit cet objectif dans son manifeste – massivement surnommé « petit livre jaune » en clin d’œil au Petit Livre rouge de Mao.

Pour justifier cette promesse, le Medef affirme que la création d’emplois est fortement corrélée à l’ampleur des charges. Une idée qui ne fait pas l’unanimité, y compris chez les patrons. En janvier 2014, Jean-François Roubaud, alors président de la Confédération générale des petites et moyennes entreprises, réagissait dans Les Echos : « On créé des emplois lorsque les carnets de commandes augmentent, mais pas parce qu’il y a une baisse des charges. Il n’y a pas de relation de cause à effet entre les deux. »

  • S’accorde-t-on sur le point de départ à prendre en compte ?

 NON.

Les interprétations divergent. Pour certains, il faut compter à partir du 1er janvier 2013, date d’entrée en vigueur du crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE). Dans ce cas, l’échéance tombe à fin 2017 et le Medef manque de loin son pari. En effet, on recense environ 760 000 nouveaux emplois sur la période (voir ci-dessous notre graphique réalisé à partir des données de l’Insee) mais il est difficile d’estimer quelle part résulte des baisses de charges.

A l’inverse, Pierre Gattaz présente généralement 2016 comme l’année 1 et 2020 comme l’année 5. « Les réformes n’ont pas été faites, avant », justifie-t-il sur France Inter jeudi 21 décembre. Dans une interview vidéo aux Echos en avril dernier, il s’appuie sur ce calendrier pour crier victoire. Il explique que plus de 200 000 emplois ont été créés en 2016, soit 1/5e de l’objectif sur 1/5e du temps. Pour rappel, l’Insee chiffre à 240 900 les emplois créés en 2017. Selon l’Institut, le chômage devrait refluer faiblement en 2018, à 9,4% de la population active, contre 9,7% au 3e trimestre 2017.

Le raisonnement de Pierre Gattaz en agace plus d’un. « Il a menti parce que sa promesse initiale est simple. Depuis, il ne cesse de rétropédaler et de reconditionner son annonce », commente l’économiste Maxime Combes, membre de l’Association pour la taxation des transactions financières et pour l’action citoyenne (Attac), contacté par mail.

  • Les baisses de charges liées au CICE sont-elles efficaces ?

 Pas suffisamment.

Mesure phare du quinquennat Hollande, le crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE) a eu des effets décevants sur l’embauche. France Stratégie estime à seulement 100 000 le nombre d’emplois créés ou sauvegardés grâce au dispositif, sur la période 2013-2015.

« La promesse de Pierre Gattaz a justifié le CICE », critique Maxime Combes, économiste membre d’Attac, joint par mail. En vigueur depuis janvier 2013, ce crédit d’impôt est monté en puissance : 11,6 milliards d’euros la première année contre 19,2 milliards d’euros en 2017. En 2018, le CICE est prévu à 22,8 milliards d’euros.

42,3 milliards d’euros ont ainsi été versés depuis la création du CICE, pour 62,2 milliards d’euros de créances déclarées par les entreprises, indique un rapport de France Stratégie publié en octobre (données à la date du 5 août 2017).

  • Les mesures demandées par le Medef pour créer un million d’emplois sont-elles uniquement fiscales ? 

NON.

Sur France Inter jeudi 21 décembre, Pierre Gattaz a listé les « quatre blocs » de réformes prônées par le Medef : la fiscalité, le marché du travail, la simplification réglementaire et la formation. « Emmanuel Macron est en train de s’attaquer aux quatre blocs« , se félicite-t-il. Mais François Hollande n’a abordé que « la moitié d’un bloc – la fiscalité – avec le pacte de responsabilité [qui englobe le CICE, NDLR] ».

Dans l’esprit du Medef, la création d’un million d’emplois est conditionnée à des changements fiscaux mais aussi juridiques et humains. Autrement dit, sa promesse réunissait dès l’origine les ingrédients du flou artistique. Un exemple récent : Pierre Gattaz s’insurge contre la décision d’Emmanuel Macron de transformer le CICE en baisse de charges pérenne dès 2019. Pour rappel, ces charges sont déduites de la base imposable des entreprises, c’est pourquoi leur diminution provoque une hausse de l’impôt sur les sociétés. Le syndicaliste juge aussi « inacceptable » la baisse du taux du CICE en 2018. Le bilan final de la promesse du Medef – fin 2020, selon le syndicat patronal – s’annonce donc sportif.

Pour aller plus loin :

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