Actualités, Corée du Sud, Culture, Musique

K-pop : machine à rêve, machine à broyer

Le suicide de Jonghyun, célèbre chanteur de K-pop, lundi 18 décembre, a provoqué une vague d’émotion en Corée du Sud, et interroge sur les coulisses de ce business musical au succès fulgurant. Cette musique, devenue une institution dans la péninsule, parvient à s’exporter à travers le monde, même si elle peine parfois à être comprise de tous.

Tweet about this on TwitterShare on FacebookEmail this to someone

Vendre du rêve, parfois au prix de sa vie. C’est à cette extrémité que l’industrie de la K-pop a mené Jonghyun. Le chanteur coréen de 27 ans, membre du très populaire groupe SHINee, s’est suicidé lundi 18 décembre, laissant derrière lui des fans désespérés, et une lettre.

"Je n’étais pas fait pour affronter le monde,
pour mener une vie devant les yeux du public"

« La dépression qui me rongeait lentement a fini par me dévorer […]. Je suppose que je n’étais pas fait pour affronter le monde, pour mener une vie devant les yeux du public », peut-on lire dans ces quelques lignes d’adieu. On y découvre le mal-être profond de Jonghyun, révélateur de l’envers du décor de la K-pop. Culture en apparence légère et consensuelle, elle est en réalité produite de manière industrielle, quitte à broyer les stars qu’elle engendre.

Le 4 octobre 2016, Kim Jong-hyun pose avec son group SHINee. (AP Photo/Lee Jin-man, File)

Style consensuel pour succès massif

 « En Corée du Sud, c’est la musique de base, constate Marine Descamps, qui réalise ses études à la National University de Séoul, les gens n’écoutent quasiment que de la K-pop, partout, dans les rues, les magasins, les discothèques… ».  Depuis les premiers succès de boys band et girls band des années 90, la recette de ce style musical n’a pas changé. La K-pop mélange tous les genres musicaux en vogue, pop, rock, rap et mêmes balades folk, pour produire des morceaux entièrement électroniques. Le rythme est endiablé, le refrain simple à retenir et les paroles consensuelles pour toucher un large public.

ALIIFE est un groupe français de K-pop. Les paroles ainsi que les genres musicaux employés représentent bien ce en quoi consiste la K-pop coréenne.

Mais la musique ne va pas seule, la diffusion de la K-pop est en grande partie liée à ses clips artistiques, à la réalisation très soignée. SM Entertainment, la principale maison de disque de K-pop en Corée, cumule sur la plateforme YouTube 17 milliards de vues. Le style de chaque vidéo reprend l’identité que le groupe s’est forgée et la met en évidence à l’aide de couleurs saturées et chorégraphies synchronisées.

Girls' Generation, ou SNSD, est l'un des girls band les plus en vue en Corée. Produites par SM Entertainment, elles ont largement participé à diffuser l'identité audiovisuelle de la K-pop.

L’autre facette de ce succès réside dans les concerts, véritables shows visuels. Lors de ces représentations, les chanteurs délivrent des prestations millimétrées à un public en furie. Là encore, SM Entertainement affiche des chiffres affolant, avec plus de 15 millions de spectateurs au cours de ses différentes tournées mondiales. En 2010, l’agence organise deux concerts au Zénith de Paris ; les places se vendent en un quart d'heure.

Extrait d'un concert de SHINee, à l'occasion de l'une des nombreuses tournées mondiales du groupe. On peut notamment y voir Jonghyun.


Le diko de la K-pop    

Idol
Chanteur·se d'un groupe à succès

Rookie
groupe dont la carrière n'est lancée que depuis un ou deux ans 

Concept
Identité du groupe qui se retrouvera dans tous ses aspects (clip, musique, style vestimentaire) : vilains garçons ou filles charmeuses, intellos ou timides, raffinés ou débringués, etc

Shawol
Contraction de "SHINee" et "world", désigne un fanatique du groupe SHINee

Business plan et dommages collatéraux

Derrière ces groupes de jeunes interprètes en apparence parfaits, simples et proches des fans, tourne à plein régime une industrie terriblement exigeante. Le secteur de la K-pop compte d’innombrable maisons de disque, mais reste dominée par trois d’entre elles, surnommée The Big Three : JYP, YG et la plus ancienne, SM Entertainment, qui affichait un chiffre d’affaire de 313 millions de dollars en 2016.

Pour trouver leurs futures stars, elles ont recours à des processus de sélection impitoyable pour juger du potentiel d’adolescents de quinze ans. Ces auditions sont parfois adaptées en télé-crochets, où s'opposent les candidats de différentes agences, hybride entre la Star Academy et Koh-Lanta. Chaque année, le Big Three auditionne un demi-million de jeunes à travers le monde.

Les rescapés des auditions gagnent leur ticket d'entrée pour une académie. Pendant trois à cinq ans, les adolescents y apprennent à devenir des idols. Chant, danse, style vestimentaire, cours de langue … Cet apprentissage repose sur « des techniques draconiennes et répétitives voire spartiates : plus de vie privée, trois ou quatre heures de sommeil par nuit et constamment sous pression », détaille Philippe Li, avocat à Séoul, pour France Culture.

Pendant que les élèves développent leurs compétences, les formateurs imaginent les collaborations possibles et développent les « concepts » qui leur conviendraient le mieux. C'est là que les producteurs détectent les potentiels en phase avec la mode du moment. « Entre l'entrée à l'académie et la sortie du premier titre, la création d'un nouveau concept coûte entre 120 000 et 150 000 € », expliquait Kim Young-min au Monde, en 2011, lorsqu’il était PDG de SM Entertainment.


Les victimes de la K-pop    

Ahn So Jin
Après 5 ans en académie, elle a fait son unique apparition publique avec le groupe "Baby kara"
Elle s'est suicidée en 2015, à 22 ans

Park Yong Ha
chanteur, il a également joué dans de nombreux films
il s'est suicidé en 2010, à 32 ans

kim jong-hyun
membre du très populaire groupe shinee, l'une des formations de k-pop à la plus grande longévité
il s'est suicidé en 2017, à 27 ans

Les idols doivent alors se plier aux consignes des producteurs : communication, régime alimentaire et même relations sentimentales, tout est contrôlé. Mais ces jeunes stars ne sont pas toutes armées pour supporter la pression engendrée par leur statut. Jonghyun, dans sa lettre d’adieu, fait part de la dépression qui le ronge et dont il n’a jamais parlé. « Sa disparition a beaucoup surpris et choqué car d’habitude, les suicides de stars ne sont pas si médiatisés, note Marine Descamps, les majors parviennent à les anticiper et peuvent donc éloigner leurs artistes des projecteurs avant un éventuel drame ».

Tweet about this on TwitterShare on FacebookEmail this to someone