Les jeunes n’emmerdent plus le Front national : beaucoup y adhèrent

Le Front national ne cesse de recruter chez les 18-25 ans et compte dans ses rangs les benjamins du Sénat et de l'Assemblée nationale. Rencontre avec ces jeunes militants, partagés entre espoir d'une meilleure représentation politique et soif de pouvoir.

Comme un signe peu trompeur, le rendez‐vous est donné rue Jeanne d’Arc, dans le XIIIe arrondissement de Paris. C’est ici que le Front national de la jeunesse (FNJ) a installé son forum, derrière une porte qui a tout de l’entrée d’un banal immeuble résidentiel. Des affiches et tracts de campagne sont empilés dans le vestibule, à côté d’une vitrine où sont entreposées les derniers ouvrages de Louis Aliot ou de Marine Le Pen, mais pas de Jean‐Marie.

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A l’entrée du forum du Front national de la Jeunesse, situé rue Jeanne d’Arc, dans le 13ème arrondissement de Paris.

 

Tous les mercredis, les jeunes adhérents du Front national viennent rencontrer un invité autour d’un “apéro‐débat”. Ce mercredi 21 octobre, la vedette n’est autre que le vice‐président du Front et chouchou des jeunes loups : Florian Philippot. Tous ou presque ont patienté près de deux heures avant de voir entrer leur invité. “J’étais avec Marine”, débute‐t‐il. L’invitation de la cheffe du parti dans l’émission Des paroles et des actes, prévue le lendemain pour la cinquième fois en trente‐six éditions, a suscité une vive polémique à gauche comme à droite. Du pain béni pour Florian Philippot, qui s’empresse de moquer cette “nouvelle preuve de l’association UMPS”.

La petite trentaine de spectateurs écoute religieusement. Le député européen incarne l’image que souhaite aujourd’hui renvoyer le Front national : celle d’un parti jeune, professionnalisé et normalisé. L’un d’eux est justement venu spécialement pour lui : “j’ai fait le pari avec des amis de me prendre en selfie avec Florian”

L’ambiance est détendue, presque amicale. Florian Philippot connaît bien ceux qui tiennent aujourd’hui les rênes du FNJ, qu’il appelle par leurs prénoms. “Jordan”, pour Jordan Bardella, secrétaire départemental en Seine‐Saint‐Denis et fondateur du collectif “Banlieues patriotes”, qu’il reconnaît au fond de la salle. “Gaëtan”, pour Gaëtan Dussausaye, président du mouvement depuis un an, qui a dû filer avant la conférence pour rejoindre les studios de Radio Courtoisie. Tous deux appartiennent à la possible nouvelle garde pour ce parti en quête de cadres.

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L’estrade du forum du FNJ, qui accueillera bientôt Florian Philippot.

 

Dans les urnes aussi, le parti à la flamme ne cesse de progresser. L’arrivée de Marine Le Pen à la présidence du parti, en 2011, mais aussi l’exclusion récente de son père, ont contribué à attirer la sympathie de jeunes adultes en mal de représentation politique.

Une large enquête sur les comportements de vote des jeunes a été menée lors des élections municipales et européennes de mai 2014. Réalisée par l’Anacej (l’Association nationale des conseils d’enfants et de jeunes), en collaboration avec le cabinet d’études Civic Planet, elle met avant tout en évidence l’abstention comme première force politique chez les jeunes : chez les 18–25 ans, une personne sur deux ne vote pas.

Mais parmi ceux qui votent, le choix du bulletin Front national progresse de façon spectaculaire. Les trois graphiques ci‐dessous confrontent ces chiffres de 2014 avec une enquête réalisée en 2006 :


Sources : Enquête “Les jeunes et le vote” (Anacej/Civic Planet, 2014)
et “Les 18–25 ans et l’élection présidentielle” (Ipsos/Graines de citoyens)

“Le phénomène a littéralement explosé”

Le Front national de la jeunesse revendique “25 000 adhérents, dont la majorité a entre 21 et 24 ans, selon son président, Gaëtan Dussausaye, qui lui‐même n’a que 21 ans.Tous ont leur carte du parti, mais on estime que 10 à 20% d’entre eux sont des militants”. Cela représenterait environ 3000 personnes.

“Le phénomène a littéralement explosé”, appuie le jeune homme, qui a intégré le bureau exécutif du parti et dispose désormais de son propre bureau au siège, à Nanterre. Selon lui, 40 à 50% de ceux qui ont adhéré pour la première fois en 2015 sont âgés de moins de 30 ans. Un chiffre difficile à vérifier, et qui laisse dubitatif l’historien Cyril Crespin, auteur d’une thèse intitulée L’extrême droite en Normandie sous la cinquième République :

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Parmi ces nouvelles recrues encore étudiantes, un étudiant de Sciences Po à Paris a attiré l’attention de nombreux médias, du Parisien à Rue 89 ou au Grand Journal de Canal +. Davy Rodriguez a rejoint les rangs du parti frontiste à la fin de l’été. Depuis quelques semaines, il est le vice‐président de l’association FN Sciences Po, qui fait son grand retour dans l’IEP après vingt ans d’absence. Pourtant, il y a tout juste quelques mois, il était membre du Parti de gauche de Jean‐Luc Mélenchon. Avant encore, il soutenait Martine Aubry dans la course aux primaires socialistes pour l’élection présidentielle 2012.

Aujourd’hui, Davy Rodriguez continue de porter une écharpe rouge, appelle parfois ses amis “camarades” et cite Lénine. Mais il assure avoir trouvé sa place au Front national, et soutient que son parcours politique, décousu, s’est tissé au fil des affinités d’idées. Son premier engagement politique remonte à 2008, pendant les manifestations contre la réforme de l’éducation portée par Xavier Darcos. L’année suivante, il entre en classe de terminale et adhère au PS pour soutenir la campagne de Martine Aubry, “tout en gardant un oeil curieux et intéressé sur Arnaud Montebourg et Benoît Hamon”.

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Le président du FNJ, Gaëtan Dussausaye (à droite), salue Davy Rodriguez, membre du FN Sciences Po. Au centre, Gilles Parmentier, responsable départemental du FNJ dans le Val‐de‐Marne.

La maire de Lille est défaite au second tour par celui qu’il se plaît à surnommer “Flamby”. Davy Rodriguez refuse alors de soutenir François Hollande, le “libéral et européiste béat”. Il quitte le PS. “Je me suis alors tourné du côté de Jean‐Luc Mélenchon, narre‐t‐il avec ses grands yeux noirs. J’étais séduit par ses idées anti‐austérité et ses relents de patriotisme, de républicanisme.” Il adhère au Parti de gauche en janvier 2012, juste à temps pour la campagne présidentielle.

En deux ans, la rupture s’installe à nouveau : le leader du Front de gauche l’insupporte : “Il ne combat plus le dogme de l’ouverture des frontières et ne pousse pas ses idées assez loin.” En janvier 2014, Davy ne renouvelle pas son adhésion.

En parallèle, il est à la tête de l’association Critique de la raison européenne qu’il a fondée à Sciences Po, “pour questionner l’Europe et débattre plus librement de l’Union européenne”. Son cheminement vers le Front national commence là, au détour des conférences organisées avec des intervenants de tous horizons politiques :

Au départ, comme tout le monde à Sciences Po, je pensais que le FN était “un parti ridicule avec des gens bêtes”. Puis je me suis rendu compte que j’étais d’accord avec 90% de ce qu’ils proposent. Alors au bout d’un moment, tu te rends à l’évidence et tu les rejoins”

Comme Davy Rodriguez, ils sont nombreux à avoir acquis cette année leur carte de membre au Front national, dont le montant est fixé à 15 euros pour les moins de 25 ans. Contrairement à Davy cependant, le Front national est généralement le premier parti auquel ils adhèrent. Selon Cyril Crespon, “la plupart des jeunes qui arrivent sont des jeunes qui n’ont pas d’expérience politique”.

“Marine, c’est une badass”

Parmi le petit comité venu rencontrer le vice‐président du parti, Eric, Manon, Rami, Louis, Florian ou Joël ont entre 18 et 24 ans. Ils sont étudiants, en fac d’histoire ou de science politique, en BTS commerce ou à l’école Ferrandi. Ils ont adhéré au Front national récemment, voire très récemment : Louis, majeur depuis peu, a pris sa carte il y a dix jours. Tous ne sont pas des sympathisants de longue date. Ils ont été séduits par des valeurs, comme le patriotisme, la préférence nationale ou par un programme et un discours :

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“La première valeur qui revient, à quasiment 90% et peu importe l’âge, c’est la contestation du phénomène migratoire, a constaté Cyril Crespin. Et chez les jeunes plus que chez les plus vieux, la question économique pèse aussi énormément”.

L’adhésion aux idées et aux programmes se mêle à l’envie de trouver un parti qui leur laisse la parole et les écoute. Au Front national, ils semblent avoir trouvé une oreille attentive, et considèrent que c’est un des rares endroits où l’on peut débattre librement de ses idées. Leur engagement dans un parti d’extrême droite — terme que tous se refusent à employer — peut être difficile à assumer publiquement :au forum du FNJ par exemple, la moitié de la salle a souhaité ne pas être prise en photo. Leur “coming out politique”, disent certains, peut attirer les foudres de leurs proches :

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En attendant l’invité, les discussions fusent sur le nationalisme, sur l’immigration, sur le chômage ou la préférence nationale. On cite Georges Marchais et Charles Maurras. Selon les profils, on adule Florian Philippot, Marine Le Pen, Wallerand de Saint‐Just ou Louis Aliot. Mais jamais Jean‐Marie Le Pen, du moins pas ouvertement.

Marine Le Pen et Florian Philippot, en tout cas, ont su capter une jeunesse que Jean‐Marie ne séduisait pas, ou très peu. “Je ne suis pas en phase avec 100% de la ligne du parti, mais quand j’écoute Florian Philippot, je suis d’accord avec absolument tout ce qu’il dit” explique l’un des militants. “Florian est brillant, et Marine, c’est une badass !”, s’extasie une des rares jeunes femmes présentes dans la salle, en faisant notamment référence au vif échange de sa championne avec François Hollande au Parlement européen.

Un parti en quête d’une nouvelle garde

L’adhésion au Front national est aussi l’occasion d’intégrer les sphères de direction d’un parti politique. En manque de cadres formés à la politique, le Front national laisse la place aux plus jeunes, qui peuvent rapidement gagner en responsabilités, à l’échelle d’une commune ou d’un département par exemple. Le parti compte aujourd’hui la plus jeune députée et le plus jeune sénateur français.

Une ascension parfois tellement rapide qu’elle peut fait perdre la tête aux jeunes promus, à l’image d’Adrien Desport, condamné à trois ans de prison ferme pour avoir incendié lui‐même des voitures avant de dénoncer “la montée de l’insécurité”. Ou de Romain Thomann, candidat aux départementales, qui avait déclaré “ne pas se sentir compétent pour cette responsabilité”.

Ceux qui, à moins de 25 ans, gravissent déjà les marches du pouvoir au sein du parti, sont quant à eux rompus à l’exercice politique. Gaëtan Dussausaye, à la tête du FNJ depuis ses 20 ans, nie toute velléité politique mais a dû arrêter ses études faute de temps. L’Essonnien avoue tout de même qu’un poste d’élu lui tient particulièrement à cœur : “gagner les municipales au Plessis‐Pâté, mon village de 4000 habitants”. Davy Rodriguez, lui, n’exclut pas de faire un jour de la politique. “Je suis un révolté permanent, voir mon pays dans cet état me rend malade, ajoute‐t‐il. Mais je refuse d’être dépendant d’un parti”.

Il y a encore trois ans, Marine Le Pen était huée par les étudiants de la rue Saint‐Guillaume, auxquels elle rétorquait qu’ils étaient “des enfants de bourgeois” :

Début octobre, elle s’est fendue d’un tweet de félicitations pour “l’entrée fracassante (du FN) à Sciences Po”. Et rue Jeanne d’Arc, devant la petite assemblée de fidèles venus l’écouter, Florian Philippot n’a pas manqué de saluer à son tour l’entrée de son parti dans la grande école parisienne : “des bastilles sont en train de tomber”.