Ville au vert : La petite graine chatouille le réverbère

A quelques semaines de la Conférence de Paris pour le climat, des petites mains pleines de terre oeuvrent pour la biodiversité urbaine, et participent activement à l’implantation d’une agriculture et d'un environnement végétal à Paris. Des projets trop méconnus, qui verdissent progressivement le bitume de la capitale. Rencontre avec quatre projets de semence, qui font germer Paris.

Ce 35m2 de la Butte aux Cailles (XIIIe), ferait rêver n’importe quel étudiant blotti au fond de sa chambre surchauffée du 8e étage sans ascenseur. Petit quartier/village, perdu dans le sud de Paris, la Butte aux Cailles est un endroit unique dans la capitale. Cet appartement, c’est celui de Marie Dubuis. Il se fond parfaitement dans le paysage, avec une porte couleur barbe à papa, qui s’ouvre sur un petit appartement bien rangé. C’est bien simple, là‐bas tout est comme chez maman. De petites plantes trônent ça et là, pendent, enlacent bric et broc sur les murs et le café vient tout droit du paradis. Dans son cocon, Marie se répète : “Moi mon rêve, c’est d’avoir mon jardin à moi”. Marie Dubuis, 30 ans, est manager dans un grand magasin de luxe de la capitale. Elle est surtout la première habitante du XIIIe arrondissement de Paris à avoir obtenu son permis de végétaliser, décerné par la Mairie.

Un permis de végétaliser pour faire pousser devant chez soi. C’est ce qu’a crée la Mairie de Paris depuis le 30 juin. L’idée est simple : proposer à tous les habitants de fleurir le dallage et le béton dans le petit coin de leur choix. Pour cela, un projet précis doit être présenté dans les Mairies d’arrondissement, et les frais sortis de la poche de l’aspirant jardinier. Un bail est crée pour trois ans, renouvelable sur demande. L’entretien, la protection et l’alimentation des espaces est entièrement à la charge du détenteur de permis, qui s’engage à respecter la biodiversité avec ses plantations. Mais la forme est libre : jardinières, plantes grimpantes ou pieds d’arbres, tout est possible. C’est en juillet que Marie dépose sa demande, elle est la 48e à l’époque dans toute la ville, et devient la première de son arrondissement a avoir une réponse favorable. Elle n’est pourtant pas née avec une binette et un râteau entre les mains : “j’ai regardé des vidéos Youtube pour certains trucs (…) mais j’en ai fait crever des plantes dans ma vie”.

Les deux pieds d’arbres qui encadrent la porte rose de Marie Dubuis sont ceinturés de petites clôtures boisées depuis dimanche. A côté, un arbre a encore tristement les pieds en cage. “C’est super ce que vous faites mademoiselle” lui glisse une voisine ravie en passant devant les plantations. Cette initiative était une des promesses de la maire Anne Hidalgo pendant sa campagne de 2014 pour les municipales : végétaliser au moins “200 lieux de proximité”. Si Marie dans son propre cas a du payer son matériel, en temps normal la Mairie propose des kits de plantation avec outils et graines sur demande. Le maire du XIIIe arrondissement viendra inaugurer les parterres fleuris de Marie dans les semaines à venir, “et me donner les affiches explicatives que je dois planter à côté”. Des affiches pour promouvoir le concept, et expliquer que la verdure a toute sa place sur le bitume, suffit de savoir l’aménager. Une initiative qui “redynamise la faune et la flore en centre‐ville, et fait plaisir aux citoyens” assure Marie Dubuis.

Le bon pied
Marie Dubuis est la première habitante du XIIIe arrondissement à avoir obtenu son permis de végétaliser les pieds d’arbres devant son immeuble.

Les entreprises se paient un sommet touffu

La bonne citrouille2
Le potager sur le toit du siège d’ERDF (IIe) se tient sur 220 m2 : en ce moment, ce sont les courges et les poivrons qui sont les plus ramassés.

Le vent est plus frais sur le toit, et fait s’agiter doucement les feuilles qui couvrent les énormes sacs de chantier. “On a une quinzaine d’espèces de légumes, sur 220 m2 de toiture”, décrit Valérie Matayron‐Priour, chargée de développement durable chez ERDF. Inauguré en septembre, c’est un vrai potager qui occupe le toit du siège de la compagnie d’électricité ERDF, situé rue d’Aboukir (IIe). L’association Veni Verdi, une association de jardinerie urbaine, gère l’exploitation de ce jardin de ville. Tomates, pommes de terre, courges, poireaux, concombres, oignons, aromates, poivrons, piments, fleurs comestibles et laitues, un bouillon de légumes germe au sommet du bâtiment, hiver comme été. Tout a commencé à être installé en avril : “les sacs de cinq litres de terreau on été amenés par l’ascenseur, et aussi par monte‐charge, pour douze tonnes de matière au total” précise Emilie Giafferi, la jeune jardinière de 35 ans, salariée de Veni Verdi. Un travail de titan auquel se sont greffés quelques salariés, stimulés par le projet. “Certains apportent du compost de temps en temps, ou viennent nous donner un coup de main, comme pour la grande opération ramassage de pommes de terre qu’on a organisé il y a quelques semaines” se réjouit la jardinière. Entretenir le lien social, la deuxième fonction de ce jardin, et ça marche.

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La jeune jardinière Emilie Giafferi s’occupe des récoltes. Aujourd’hui : poivrons et piments noirs par dizaines.

“Deux euros le kilo, peu importe le légume” claironne Emilie, quelques minutes avant la vente hebdomadaire qui a lieu dans les locaux d’ERDF. A peine couverts de terre, les quelques tomates, poireaux, oignons et poivrons du jour s’entassent dans une caisse noire, prêts à être vendus. “Au printemps prochain nous aimerions élargir la vente au grand public, au moins à 50%, mais pour le moment c’est encore le début, les récoltes ne sont pas assez importantes, et le but premier c’était de faire profiter aux salariés” explique Valérie Matayron‐Priour. “Il y a tout de même le restaurant thaï de la rue d’Aboukir qui nous achète quelques légumes parfois” l’interrompt Emilie Giafferi, “c’est bien, ça permet de créer un cycle court d’approvisionnement, si ça peut servir aux petits commerces voisins c’est encore mieux”. En tout, 115 kilos de légumes ont été récoltés en trois mois, et le potager ne semble pas avoir encore livré toutes ses richesses. “On a eu un nombre affolant de concombres cet été, on ne savait plus quoi en faire !” s’amuse la chargée de développement durable chez ERDF.

Le bon radis
Chaque semaine, une vente a lieu dans les locaux d’ERDF : deux euros le kilo peu importe le légume.

“Le projet est né en six mois à peu près” raconte Valérie Matayron‐Priour, “cela faisait quelques temps qu’on réfléchissait au sein de l’entreprise à des projets en faveur de la biodiversité”. L’entreprise découvre Veni Verdi via la fondation EDF, et décide de s’associer à eux pour créer ce potager. Mais il ne suffit pas de semer les graines et de bêcher le terreau : “il y a des contraintes juridiques et techniques qu’il faut respecter”. Avant d’installer le potager sur le bâtiment, la ville a dû effectuer une étude de structure, avec piquage dans la toiture. Afin de vérifier quel poids maximal le toit peut supporter, et aussi pour ne pas gêner les installations techniques de la société fournisseuse d’électricité. “Il ne faut pas oublier que notre rôle premier est de fournir l’électricité aux parisiens, donc il faut que tous les métiers cohabitent sans encombre : salariés, techniciens et jardiniers” détaille Valérie Matayron‐Priour. Par exemple, le dallage devait être préservé pour les techniciens qui vont travailler sur les groupes électrogènes présents sur la toiture, comme celui du Carrousel du Louvre. Maintenant, de jeunes pousses de radis émergent péniblement entre les dalles : “j’ai dû faire tomber des graines par terre pendant le plantage” s’amuse la jeune jardinière Emilie Giafferi. Et ça pousse, en envahissant petit à petit des dalles couvertes de terre, curieux mélange de deux univers qui sont maintenant le couvre‐chef de cet immeuble du centre de Paris.

Le bon potage
Situé sur les toits du siège d’ERDF (IIe), le potager de la rue d’Aboukir devrait s’ouvrir au grand public au printemps prochain.

 

Déraille sur le potager

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Depuis cet été, un potager s’est installé sur les rails de Ground Control (XVIIIe), un ancien entrepôt de la SNCF : une herbothèque aux multiples facettes, entièrement créée par des bénévoles.

L’ancien entrepôt de la SNCF, devenu Ground Control, un espace en friches qui a revêtu cet été la casquette de bar éphémère parisien jusqu’au 14 octobre, s’est essayé à un autre public ce week‐end. L’entrepôt désaffecté et ses rails rouillés a ouvert ses portes les 24 et 25 octobre au tout premier festival d’agriculture urbaine en France. Baptisé “Eclosion Urbaine”, ce festival mariait débats publics sur l’agriculture urbaine, ateliers, stands de vente et de découverte, et visite de l’herbothèque de Ground Control. Si le froid mois d’octobre parisien a eu raison de cette herbothèque aux plantes un peu défraîchies, il était des plus verts cet été. Entièrement crée et entretenu par 150 bénévoles en tout pendant les mois de juillet et d’août, l’herbothèque de Ground Control cohabitait avec le bar éphémère estival, pour promouvoir l’agriculture en milieu urbain. La Sauge, société d’agriculture urbaine généreuse et engagée, et les architectes d’Hapax, soutenus par des ingénieurs agronomes et des commerciaux, ont crée cet espace, qui habille encore les rails de cet ancien entrepôt vieux de 80 ans, inoccupé depuis sept ans. “Notre ambition était vraiment de montrer ce qui est possible en terme d’agriculture urbaine, sur un terrain industriel comme celui‐ci” détaille Clément Gy, architecte et fondateur d’Hapax, et membre de La Sauge. Une herbothèque aux mille feuilles, entre des murs remplis d’amiante, un projet étonnant, qui a malheureusement vocation à disparaître puisque Ground Control va être détruit sous peu.

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L’herbothèque de Ground Control (XVIIIe) est un lieu regroupant des prototype de techniques d’agriculture urbaine, installé sur les rails d’un ancien entrepôt de la SNCF.

“Nos collaborations nous ont rapportées environ 5000€ pour l’élaboration de ce jardin” explique Clément Gy, “et nous avons crée différents prototypes de techniques d’agriculture urbaine à l’intérieur”. La Mairie de Paris a également subventionné l’évènement. Des bacs ont été installés pour cultiver fruits et légumes. “Sous les bacs, le sol était extrêmement pollué à cause de l’huile de vidange et de l’essence qui se sont éparpillé pendant des années, donc nous avons crée un sol artificiel avec un géotextile, permettant de protéger et de faire mûrir des légumes parfaitement comestibles”. Il y a aussi les shoji‐farms, un prototype qui mélange architecture japonaise et hydroponie, un technique d’agriculture hors‐sol. Les cadres en bois coulissant sur les rails en fonction de la lumière du soleil, comprennent un assemblage de bouteilles en plastique. Ces bouteilles contiennent des plantes, et sont reliées entre elles par un cordon. “Cela permet un arrosage permanent au goutte à goutte, avec la récupération de l’eau de pluie” détaille Clément Gy. Un système fait‐main, laissé à l’abandon aujourd’hui. “On voulait juste montrer aux gens que c’est possible” commente le jeune architecte, “C’est à nous aujourd’hui de se réapproprier ce genre de lieux pour en tirer quelque chose et créer”.

“Ils faisaient de la guérilla végétale en jetant des graines un peu partout”.

Plus de 1600 personnes s’étaient déjà pressées au festival “Eclosion urbaine” samedi soir. Une preuve que ce phénomène intéresse et intrigue. Les initiatives présentées sur place sont encore éphémères pour la plupart, mais les idées sont là. Un des ateliers du festival propose de créer ses propres bombes à graines. L’idée : enrober des graines dans une boule d’argile, et lancer les bombes végétales à travers la ville. Ainsi, à la première pluie, les graines pourront germer et verdir des espaces urbains inoccupés. Les “green guerillos” sont apparus aux Etats‐Unis dans les années 70. La guérilla végétale avait pour ambition de réveiller les consciences écologiques des citadins, en leur montrant que la nature pouvait s’implanter partout. A l’époque, ce mouvement avait suscité la colère des promoteurs immobiliers et des municipalités américaines. “Les créateurs de La Sauge ont fait leur guérilla avant de faire naître l’association en janvier” conte Mélodie Tyler, 27 ans, membre de La Sauge. Cette mobilisation commando, qui peut faire sourire, est une des nombreuses initiatives citoyennes en faveur de l’agriculture urbaine.

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Une guerilla, voilà comment certains appellent leur combat de végétalisation à Paris : lancer des graines enrobées d’argile pour replanter, et verdir le goudron à leur façon.

Reportage sur la Green Guerilla, ARTE, avril 2013.

L’Agriculture urbaine mobilise

Paris, ses autobus, ses klaxons, ses poubelles dégoulinantes, son métro vrombissant, le tout entre foules aimables et microparticules. Vraiment la capitale n’est pas connue pour ses espaces verts, ses parterres de fleurs multicolores et son air pur. Quand Paris crie à la pollution et explose son empreinte carbone, c’est le branle‐bas de combat à savoir qui des numéros pairs ou impairs vont pouvoir circuler. Le 25 novembre, la ville de Paris lancera deux appels à projets pour accélérer la végétalisation de ses murs, et développer son agriculture urbaine. La Mairie s’échine à multiplier les plans pour verdir ses espaces, qu’ils soient urbanisés ou inhabités, et soutient des projets verdoyants qui bourgeonnent un peu partout. Tout cela, avec une COP21 qui ouvrira fin novembre dans la capitale, en toile de fond. Un engouement parisien qui n’a de cesse de se développer entre les rues et les immeubles de la capitale, comme le rappelle Pénélope Komitès (PS,ex-Les Verts), adjointe au Maire de Paris en charge de la biodiversité, sur France Bleu Ile‐de‐France au mois de juillet :

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Antoine Lagneau, président d’Agir pour l’environnement et chargé de mission Agriculture Urbaine chez Natureparif, l’agence régionale pour la nature et la biodiversité, est de cet avis. Il se réjouit de l’implication des parisiens dans la végétalisation de leur environnement : “l’agriculture urbaine répond à une attente du citadin, qui recherche non seulement une autonomie alimentaire, mais aussi une amélioration de son cadre de vie”. Pour ce passionné du sujet, il y a eu un boom de l’agriculture urbaine en 2014, au moment des élections municipales. “A ce moment on est passé au delà de l’effet de mode, il y a eu une ébullition : des dizaines d’associations, de collectifs se sont crées, et les municipalités ont suivi”. D’après lui, à peine élue, Anne Hidalgo a affiché une volonté de développer la végétalisation parisienne : d’ici 2020, cent hectares de plus y seront dédiés, dont trente pour l’agriculture urbaine. “Pour le moment, on ne peut pas dire si ce sera viable au long terme, il faudrait des emplois pour tout le monde, trouver un modèle économique et de la disponibilité foncière dans Paris pour que ça se développe, j’ai du mal à y croire encore mais c’est possible”.

Un jour peut‐être, Paris ne sera qu’un vaste jardin.