Banlieues : quand la rénovation urbaine ne suffit plus

Dix ans après les émeutes de 2005, la politique de la ville apparaît toujours comme l’un des instruments privilégiés pour s’attaquer à la fracture sociale. Mais la rénovation urbaine comme seule réponse est désormais contestée.

Tout est dans le timing. Le comité interministériel convoqué par Manuel Valls aux Mureaux, lundi 26 octobre, remet la politique de la ville au cœur de l’agenda politique. Un rendez-vous soigneusement pensé, puisqu’il intervenait à la veille de l’anniversaire des émeutes de 2005, et six mois seulement après le premier Comité interministériel pour l’égalité et la citoyenneté (CIEC), qui s’était tenu le 6 mars dernier et avait esquissé une soixantaine de mesures destinées à faire reculer la ségrégation sociale.

« Dans les quartiers, ce n’est pas qu’un problème de rénovation urbaine » avait asséné Manuel Valls au lendemain des attentats de janvier, après avoir violemment dénoncé un « apartheid social et territorial ». « Beaucoup de choses ont été faites avec l’Agence nationale pour la rénovation urbaine, mais il faut aussi poser la question de la mixité sociale. Si vous ne changez pas la population, vous risquez de créer des ghettos. » avait ajouté le premier ministre, témoignant d’une volonté de changer la conception des mesures pour les quartiers populaires qui dominait jusqu’ici.

« Politique cosmétique »

La politique de la ville est née dans la deuxième moitié des années 1970, sous l’impulsion de Valery Giscard d’Estaing, inquiet de la « dégradation physique et sociale » des grands ensembles dans les banlieues françaises. Mais quarante ans après sa création, et avec une nouvelle ligne adoptée en moyenne tous les quatre ans, son bilan est mitigé.

Longtemps, la politique de la ville n’a existé qu’à travers le prisme de la rénovation urbaine, avec une priorité donnée à l’amélioration physique des quartiers, notamment grâce à la « démolition-reconstruction. » Dans ce sens, la loi Borloo, votée deux ans avant les émeutes de 2005, crée l’Agence nationale pour la rénovation urbaine (ANRU), et se concentre sur la construction de nouveaux logements sociaux, la réhabilitation de bâtiments existants, ainsi que la démolition de logements vétustes.

Olivier Carré, maire d’Orléans et membre du conseil d’administration de l’ANRU déclarait sur France Inter lundi : « Ce qui m’avait beaucoup frappé, lors de notre projet de rénovation des quartiers sensibles d’Orléans en 2003, c’est le fait que les urbanistes nous conseillaient de démolir très fortement, entre 40 et 50% du quartier, mais on s’est assez rapidement aperçus que les habitants le vivaient extrêmement mal. »

Depuis la promulgation de la loi Borloo, les écarts de développement entre les Zones urbaines sensibles (Zus), où habitent environ 7% des Français, et le reste du territoire, se sont accrus. « Certains sociologues parlent de ‘politique cosmétique’. Avec la rénovation urbaine, nous avons poussé très loin la déconnexion entre le traitement physique des lieux et la promotion des gens » affirme le sociologue Thomas Kirszbaum dans un entretien à Libération paru ce lundi.

Mixité sociale

« Lutter contre les ségrégations et les discriminations » : ce sont les deux objectifs phare du comité interministériel (CIEC) qui a réuni Manuel Valls et 17 de ses ministres dont Najat Vallaud-Belkacem (Education), Patrick Kanner (Ville) et Sylvia Pinel (Logement). La mixité sociale semble être devenue le nouveau cheval de bataille du gouvernement. Avec en ligne de mire les mauvais élèves de la loi Solidarité et renouvèlement urbain (SRU). Le premier ministre a ainsi publié une liste de 36 villes qui refusent d’appliquer la loi SRU et préfèrent payer des pénalités plutôt que de compter 25% de logements sociaux. En tête : Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine) ou Saint-Maur-des-Fossés (Val-de-Marne) en région parisienne, Fréjus (Var) et Carry-le-Rouet (Bouches-du-Rhône) en Provence Alpes Côte d’Azur.

Le comité a également annoncé que les préfets de départements pourraient dorénavant se substituer aux maires des communes ne respectant pas leurs obligations. Dans ces villes, le préfet pourra préempter des terrains et des logements, délivrer des permis de construire en lieu et place des maires et mobiliser des logements vacants dans le parc privé. Une politique coercitive qu’assume complètement Thierry Repentin, délégué interministériel à la mixité sociale, qui déclarait sur France Inter le 20 octobre dernier : « On ne peut pas permettre que certains maires fassent des bras d’honneur à la République. » Le CIEC devrait également annoncer d’autres mesures de lutte contre la discrimination, et s’achever par le lancement du Conseil national des villes, une instance qui aura pour mission de conseiller le gouvernement sur la politique de la ville.