Clichy, dix ans après : « Il faut qu’on soit acteur, qu’on puisse lever notre pays !»

Dix ans après les émeutes de banlieue, familles, élus, avocats et associations s’étaient réunis, lundi 26 octobre, pour une soirée hommage à La Dynamo des banlieues bleues à Pantin.

Le son plaintif d’une clarinette, quelques images souvenirs. Le vidéoprojecteur affiche en lettres blanches : « Dix ans déjà… Et maintenant ? » Il y a du beau monde dans les gradins. Claude Bartolone, président de l’Assemblée nationale et ancien‐ministre de la ville, a fait de déplacement. Le rappeur Kerry James aussi. Ils ont le regard tourné vers la scène, où s’étale la rétrospective du chemin parcouru depuis 2005, quand la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré avait fait s’embraser les cités.

Siyakha, l’ainé de la famille Traoré, se tient la tête dans les mains, le visage rentré dans les genoux. Les photos de la construction de l’école Claude Dilain, du nom de l’ex-maire de la ville, visiblement le touchent. Elles sont le symbole de l’espoir renaissant à Clichy‐sous‐Bois après les trois semaines d’état d’urgence qui ont secoué la ville. Une volonté d’agir main dans la main des élus et des habitants. Quand son tour vient de monter sur scène, le grand frère peine à trouver ses mots. Après les remerciements à ceux qui ont « beaucoup œuvré », sa voix s’affirme au fur et à mesure de son discours. Dans ce message endeuillé, il y a la détermination à garder la tête haute, à être un « exemple pour ceux qui subissent l’injustice ». Un mouvement affirmé du poing vient finalement conclure sa courte intervention, vivement applaudie par la salle : « Il faut qu’on soit acteur, qu’on puisse lever notre pays ! »

Sa bataille est celle de tout Clichy‐sous‐Bois : après dix ans d’efforts, il ne veut pas voir les énergies retomber. La journée de mardi est dédiée à la mémoire de son frère Bouna et son ami Zyed, aux leçons à tirer de leurs morts et de la colère qu’elles ont engendrée. Soutenu par Olivier Klein, le nouveau maire de Clichy‐sous‐Bois, Samir Mihi a organisé l’événement pour soutenir les familles dont il est proche. « On ne peut pas dire que Clichy est restée dans son jus », explique cet ancien éducateur, aujourd’hui président de l’association Aux delà des mots. Le projet de rénovation urbaine obtenu en 2004 a permis de redessiner la ville. 580 millions d’euros répartis sur le Bosquet de Montfermeil et du Haut‐Clichy ont été injectés dans de nouveaux logements, des squares, un groupe scolaire, une maison de l’habitat. En septembre 2010, la construction d’un commissariat dans l’enceinte de la ville a permis de rebâtir les relations entre policiers et habitants : ils s’apprivoisent lentement. D’autres promesses restent en suspens. L’arrivée du tram et la réalisation du Grand Paris devaient désenclaver la ville, mais pour l’instant les habitants attendent toujours.

« On a eu de la chance, on va pas cracher dans la soupe… Mais ce n’est pas le béton qui fait l’homme. Il faut encore de l’humain. » Fayçal Bouricha est conseiller municipal, ami de la famille Traoré. Le « traitement déshumanisé des banlieues » à la mort des deux adolescents, deux « petits frères », l’a révolté. L’avocat Jean‐Pierre Mignard au micro de la salle Dynamo se souvient du sentiment d’injustice qu’il ressentait lui‐même à l’époque : « C’est ça qui a rendu fou de colère : puisqu’il y a eu un mensonge qui s’est ajouté à la morts des enfants (…) ça a été insupportable ! ». Jusqu’au procès des policiers l’année dernière – ils ont été relaxés –, ce ne sont que les « émeutes » qui restent dans les esprits, la mort des enfants est effacée par les jets de pierre des casseurs, les voitures incendiées.

Le ras‐le‐bol s’était répandu dans toute la France affectée par le chômage, la précarité et le mal‐logement. A Clichy, c’est surtout la douleur de la stigmatisation, le sentiment d’un traitement discriminatoire. Fayçal Bouricha est arrivé d’Algérie en 1969. Il avait 6 mois. Il se souvient que dans les années 1980 déjà, grandir à Clichy c’était partir avec moins de chance face à la vie : « Les mecs de l’immigration, on nous mettait dans des voies de garages. A cette période‐là, beaucoup de gens ont compris que l’ascenseur social ne marchait pas. »

Aujourd’hui a Clichy, 23% des habitants sont inscrits à Pole Emploi, deux fois plus que dans le reste du pays. Le taux d’illettrisme est quatre fois plus élevé que la moyenne nationale. « Ici il n’y a que du piston. » Assise dans le fond de la salle Dynamo, Fiona, 21 ans, cherche du travail depuis deux ans. Elle n’a pas réussi à décrocher son diplôme de coiffure. Elle écoute les associations venues parler de l’avenir de Clichy. Elle‐même s’est engagée auprès du collectif Aclefeu, créé dans la foulée des émeutes : toutes les semaines elle participe à des ateliers de couture, de cuisine et accompagne des mères défavorisées.

Sa génération est l’héritière de 2005. Fiona s’en souvient à peine, et pourtant la mort de Zyed et Bouna, et la colère des quartiers sont omniprésents aujourd’hui encore à Clichy. Ayub n’a que 15 ans, mais il a construit un discours très bien ficelé sur ce drame dont il ne lui reste que des images par flash. Plus tard, il veut être diplomate, pour l’instant, il vise Science Po. « S’engager c’est dire non à ce que des gens de l’extérieur décident pour nous, pour les quartiers. La voix du changement c’est celle des habitants. »

Le département de Seine-Saint-Denis organisait lundi 26 octobre une soirée hommage "Déjà dix ans... Et maintenant?"
Le département de Seine‐Saint‐Denis organisait lundi 26 octobre une soirée hommage: “Déjà dix ans… Et maintenant?”