En Europe, la Charte européenne des langues régionales n’a pas changé la donne

En France, le Sénat discute la ratification éventuelle de la charte européenne des langues régionales. A l’étranger, elle est appliquée depuis la fin des années 1990, et ses effets diffèrent d’une langue à l’autre.

Quinze ans après son entrée en vigueur dans vingt cinq pays d’Europe, la France discute encore de la ratification de la charte européenne des langues régionales. Ses conséquences varient d’un pays à l’autre. Elle a l’influence que les politiques veulent bien lui donner. Certains Etats en apprécient la symbolique. D’autres y voient un terrain propice à l’affirmation de leur identité.

L’Espagne l’applique depuis 2001. Le pays reconnait la pluralité des langues dans sa constitution de 1978, une spécificité qui se traduit dans une identité nationale plurielle. « Il n’y a même pas de paroles dans son hymne national. Ils n’arrivent pas à se mettre d’accord ni sur la langue à choisir pour le chant ni sur les mots employés. Alors, cela reste une simple mélodie », explique Hélène Bénard. « La charte a surtout permis à la Catalogne de transposer ses revendications autonomistes du niveau étatique au niveau européen. La ratification de la charte n’a eu un impact qu’en Catalogne, car leurs revendications s’appuyaient majoritairement sur la langue. Au Pays‐Basque, le problème est politique, donc l’influence de la charte a été marginale. Et en Gallice, traditionnellement plus ancrée à droite politiquement, les revendications sont limitées. »

Au Royaume‐Uni, un an après le non au référendum sur l’indépendance de l’Ecosse, la donne est semblable. « En Ecosse, la langue sert de terreau aux nationalistes pour inculquer les idées d’indépendance. Mais la politique impulse le mouvement », détaille Fabien Freguin, spécialiste du Royaume‐Uni. La charte, comme en Catalogne, légitime le recours à l’Union européenne pour appuyer les revendications d’indépendance. « Les Ecossais sont très europhiles. Ils voient dans l’UE une manière de se passer de Westminster. Ils ont été déçus, au référendum, de voir Bruxelles prendre le parti de Cameron et s’opposer à leur indépendance. Ils attendaient de l’Europe qu’elle garantisse la viabilité économique du projet. Mais les instances européennes ont été mesurées quant au maintien de l’Ecosse dans l’Union en cas d’indépendance. » A Cardiff, le gallois est cher à la population. Les panneaux de signalisation routiers sont systématiquement traduits. « Mais ils n’ont pas attendu la charte européenne pour les doubler, son influence a été limitée », conclut Fabien Freguin.

En Allemagne, les langues régionales et minoritaires relèvent davantage du “culturel touristique” que de revendications régionales, selon Astrid Guillaume. « L’Allemagne est un pays fédéral où la notion de nation n’a pas le même sens qu’en France, pays très centralisé et attaché à sa langue nationale », explique la présidente d’honneur et co‐fondatrice de l’Observatoire Européen du Plurilinguisme.

De son côté, l’Italie n’a pas ratifié la Charte. Pour l’écrivain Umberto Eco, « la langue italienne a fait les Italiens. Car l’Italie, avant d’être une nation est d’abord une culture portée par une langue ».

Identité nationale contre régionalisme européen, c’est en tout cas ce qui effraie certains des opposants français. Jacques Mézart, au débat sénatorial du 27 octobre 2015, a dénoncé  « une idéologie de destruction des États nations au profit d’une Europe des grandes régions ». Jacques Bizot lui a répondu : « Les langues régionales n’ont jamais constitué de frontières, ce sont les hommes qui constituent les frontières… ». Verdict éventuel prévu à l’été 2016.