Drame de Melun : l’inquiétude des bâtonniers

Alors que le bâtonnier visé par un avocat est toujours à l'hôpital, certains de ses collègues témoignent du malaise grandissant dans la profession.

Un avocat qui se suicide en plein tribunal, après avoir tiré sur son bâtonnier. La scène, si elle reste marginale, met à nouveau en lumière le malaise qui peut traverser la profession des avocats, après la grève de la semaine dernière.

Au premières loges, les bâtonniers. Méconnus du grand public, ces primus inter pares (premiers parmi leurs pairs) jouent pourtant un rôle essentiel dans le bon fonctionnement du système judiciaire. Au nombre de 168 à travers la France, ils sont élus par leurs pairs pour un mandat de deux ans, et représentent les intérêts de leurs barreaux respectifs. Ils font également office d’arbitres et de médiateurs dans les conflits entre avocats, ou entre les avocats et leurs clients, et désignent les commis d’office.

Pour Françoise Louise, porte-parole de la Conférence des bâtonniers, l’agression de Melun a été un « coup de massue » : « nous sommes encore dans l’émotion, le temps de la réflexion viendra, notamment au sujet de la sécurité. » Les avocats ne sont pas obligés de se soumettre aux contrôles de sécurité à l’entrée des tribunaux. Mais elle refuse de voir dans cet évènement autre chose que l’acte d’un déséquilibré isolé. « L’ambiance est morose, mais c’est comme partout. »

Si elle partage cette opinion, Maître Sophie Tubiana, bâtonnière du barreau de Saumur depuis 2014, ne cache pas ses inquiétudes à l’égard d’une profession « qui ne cesse de se fragiliser depuis trente ans » : « Il y a trop d’inscrits au barreau, avec les conséquences financières que l’on imagine. Beaucoup d’avocats, en particulier les jeunes, sont touchés par la précarité, déplore-t-elle. Forcément, cela crée des tensions internes. Les bâtonniers sont alors en première ligne. » Quitte à s’attirer les foudres de certains pairs? « C’est toujours délicat de devoir remonter les bretelles d’un confrère que l’on estime. Le travail doit toujours passer avant les relations personnelles. Mais le pire reste d’être confronté à la détresse des collègues au quotidien. »

Même analyse du côté Me Sébastien Finck, bâtonnier de Saverne (67) : « Cette obligation de fermeté est une véritable difficulté, surtout dans les petits barreaux comme le notre. A Saverne, il y a 60 inscrits, et je les connais tous très bien… » Mais la taille des barreaux pose d’autres problèmes : « Nous croulons sous les plaintes de justiciables qui ne révèlent pas de notre compétence, car notre profession est méconnue. Les grands barreaux ont les moyens humains de filtrer ces assignations. » Me Finck doit gérer seul cette surcharge administrative : dix heures de travail par semaine, en plus des cinquante hebdomadaires — en moyenne- de l’exercice de son métier d’avocat.

La position du bâtonnier, qui arbitre aussi les contestations d’honoraires, engendre son lot de difficultés : « Certains clients nous soupçonnent de soutenir d’abord nos confrères. C’est un amalgame assez décourageant, même s’il reste marginal.»

A Saverne, comme dans 94% des barreaux métropolitains, les bâtonniers s’étaient mis en grève la semaine dernière, pour protester contre la réforme de l’aide juridictionnelle. De quoi redonner courage à Me Finck : « c’est une petite victoire, mais le mouvement a surtout révélé la capacité de notre profession à s’unir dans les moments difficiles. »