Evincés du Goncourt : quand les manœuvres priment

Animosités personnelles et manigances des maisons d'édition: un succès critique ne garantit pas un prix Goncourt.

Le 27 octobre dernier, au musée du Bardo. Le jury du Goncourt annonce les quatre finalistes en lice pour le prestigieux prix littéraire. Ô surprise, le grand favori du public et de la critique n’y figure pas. L’annonce de Tunis n’aura pas porté chance à l’écrivain algérien Boualem Sansal. Son roman d’anticipation, 2084, dépeint comme l’a fait George Orwell un monde « Big Brother » : chaque citoyen de l’Abistan est scruté et sommé d’être fidèle au dieu unique Yoläh. Cette critique du totalitarisme et du fondamentalisme religieux, encore plus prégnante au vue des récents attentats, n’a pas convaincu les faiseurs de succès du Goncourt. L’Obs rapporte les paroles d’un juré qui sonnent comme un avertissement : « le Goncourt n’est pas un prix de vertu ». Après l’annonce, le jury justifie l’éviction de Boualem Sansal en expliquant que « certains académiciens jugeaient sa fable politico-religieuse féroce et islamophobe ».

En 2014, Le Royaume, la remontée aux origines du christianisme et plus grand succès critique de la rentrée littéraire, ne figurait même pas dans la première sélection. Il semble que la personnalité d’Emmanuel Carrère – plus que la qualité de son œuvre – ait joué. En effet, l’auteur ne parvient pas à écrire autrement qu’à la première personne. D’autres vies que la mienne racontait des évènements auxquels il a été lui-même témoin, tout comme son roman Limonov relatait une rencontre personnelle. Le Royaume lie recherche historique sur les origines du christianisme et expérience personnelle mystique de l’auteur. Une façon de faire peu appréciée. Le juré Pierre Assouline publie le 23 août 2014 sur son blog une chronique lourde de sens intitulée « L’ego-péplum d’Emmanuel Carrère ». Le ton est accusateur: « C’est d’une quête personnelle qu’il s’agit », « C’est bien l’auteur le vrai sujet », etc. Le 31 août dans le JDD, le président du jury Bernard Pivot accuse Emmanuel Carrère d’un « pêché d’orgueil et de vanité » : « Autant de moi moi moi, autant de satisfaction d’être ce qu’il est et d’écrire ce qu’il écrit est navrant. L’humilité chrétienne et la modestie laïque ne sont pas son fort ». Une animosité personnelle, donc.

Déjà en 1932, l’inconnu Guy Mazeline était primé pour Les Loups, face à Voyage au bout de la nuit. 6 voix contre 3 ont signé ce qui est toujours considéré comme une confiscation du prix à Céline. Le 30 novembre 1932, alors que la majorité lui semblait acquise, le vote est reporté quelques semaines plus tard. Entre temps deux jurés ont changé d’avis : le président du jury, Joseph-Henri Boex (dit Rosny aîné), opte pour le livre d’un de ses amis qui ne figure même pas sur la liste ; son frère, J.-H. Rosny, donne lui sa voix à Mazeline. Lucien Descaves, alors membre du jury, quitte Drouant furieux, et s’insurge contre « ces manœuvres de la dernière heure ».

Manœuvres personnelles, mais aussi manoeuvres des maisons d’édition, qui marchandent et s’allient. Un vote pour un auteur au Renaudot, peut se troquer contre un suffrage au Goncourt, et vice-versa l’année prochaine. En 1993, le duo Gallimard-Grasset s’allie et convainc le jury du prix Femina de primer Marc Lambon, afin qu’il n’ait pas le Goncourt. Les deux maisons dominent les palmarès, avec Le Seuil, et Gallimard fait la course en tête avec 37 prix Goncourt. D’où le terme ironique de “Galligrasseuil”. Le Monde rapporte les paroles du PDG de Fayard, Claude Durand, dénonçant un “problème de corruption” : “les maisons d’édition ne sont pas à égalité devant les prix, et les membres du jury ont des solidarités avec certains éditeurs.” 

En 2005, Michel Houellebecq (évincé en 1998 pour Les particules élémentaires) part favori avec La possibilité d’une île. Fayard use et abuse de tractations. La maison appartient au groupe Hachette, qui pèse sur les prix littéraires (Hachette possède aussi Stock et Grasset). Critiques choisies, marketing… Fayard manoeuvre. Elle envoie Houellebecq rencontrer les membres du jury et faire l’inventaire des voix se reportant sur lui. Sauf que cette fois-ci, les efforts échouent. Les jurés s’exaspèrent de l’offensive Fayard et La possibilité d’une île rate le prix à une voix. La consécration arrive en 2010 : l’auteur ne pouvait pas rater le Goncourt une troisième fois. Conclusion: persévérer.