Féminisation de la langue française : ces règles qui font parler

Le Haut conseil à l'égalité entre les femmes et les hommes (HCEFH) a présenté un guide dans lequel sont listées des recommandations pour mettre fin aux stéréotypes de sexe. Ces recommandations insistent particulièrement sur les usages de la langue française, un aspect défendu par les féministes depuis plusieurs décennies. Retour sur les différents arguments qui se confrontent.

Éradiquer les stéréotypes par le biais de la langue ? Le Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes (HCEFH), comme beaucoup d’associations féministes, y voit une occasion de changer les mentalités en réformant les règles de grammaire et le choix des termes. Le HCEFH a décliné ses recommandations en dix points dans un guide d’une trentaine de pages qui relance le débat.

Le masculin l’emporte sur le féminin au pluriel

Les féministes dénoncent régulièrement cette règle qui instaure une hiérarchie entre les sexes en accordant tous les groupes au masculin, même s’ils sont composés d’une majorité de femmes. Les associations plaident pour un retour à la règle dite de proximité, par laquelle on accorde l’adjectif avec le nom le plus proche. Une pétition baptisée « Que les hommes et les femmes soient belles ! » avait même été lancée par des associations en 2012 pour la réhabilitation de cette règle. Contrairement aux idées reçues, la règle en vigueur aujourd’hui n’existe que depuis une réforme datant du XVIIe siècle. À l’époque, elle avait notamment été justifiée par le professeur Nicolas Beauzée au motif que « le masculin est réputé plus noble que le féminin à cause de la supériorité du mâle sur la femelle ». C’est tout l’objet d’un livre de la professeure de littérature française d’Éliane Viennot sur l’histoire des résistances du français, Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin !.

Cette réalité n’est plus ressentie comme telle aujourd’hui tant elle est naturelle et fait loi. Le masculin fait office de générique et a une valeur de neutre. « J’enseigne le français à des femmes étrangères, témoigne l’institutrice Béatrice Depari. Je leur explique que, parfois, la langue va au plus simple et que, pour cet accord, la grammaire privilégie la forme la plus courte, celle qui économise un “e” à l’écrit et un son consonne final à l’oral ».

La féminisation des métiers et des fonctions

« Madame la ministre », « Madame la maire »… une sonorité qui dérange les puristes. Dès la décision prise par le gouvernement en 1984, les Académiciens avaient dénoncé une mesure arbitraire qui « porte atteinte à la langue française ». Ce qui est valable pour les mots épicènes, c’est-à-dire les mots dont la forme ne varie pas au masculin et au féminin, l’est aussi pour les autres. Le rapport préconise d’employer par exemple le mot « pompière » ou « écrivaine ». Les adversaires de cette réforme avancent un argument d’esthétique : la sonorité leur apparaît laide.

Alors que les formes féminines de nombreux métiers compilées dans un guide de la Documentation française ont été admises dans le langage courant, l’incident de séance à l’Assemblée nationale en octobre 2014 a ravivé le débat. Le député Julien Aubert avait persisté à nommer la présidente de séance « Madame le président » au lieu de « Madame la présidente ». L’Académie française a tenu à rappeler sa position dans une déclaration : si elle n’entend pas rompre avec la féminisation, celle-ci ne s’applique pas aux mandats publics et une règle de neutralité des fonctions s’applique. L’Académie a insisté sur son rejet des formes « contraires aux règles ordinaires de dérivation » qui « constituent de véritables barbarismes ». Elle insiste sur les « nombreuses incohérences linguistiques qui en découlent » comme « recteure » au lieu de « rectrice » mais « directrice » et non « directeure ». Pour le reste, l’Académie a libéré l’usage en laissant « rivaliser des formes différentes sans chercher à en proscrire autoritairement aucune, jusqu’à ce que la meilleure l’emporte ».

Le poids des mots

Beaucoup y voient un débat stérile et une revendication absurde de la part des féministes. A cela, le HCEFH répond : « C’est bien parce que le langage est politique que la langue française a été infléchie délibérément vers le masculin durant plusieurs siècles par les groupes qui s’opposaient à l’égalité des sexes ». À l’instar du terme « Mademoiselle » banni du droit français, les féministes y voient de la misogynie ordinaire. Selon elles, le poids des mots est important et renvoie en permanence la femme à une condition inférieure. Le simple nom de ce conseil place les femmes avant les hommes (« égalité entre les femmes et les hommes ») en choisissant la logique de l’ordre alphabétique.

Les plus sceptiques vont plus loin et parlent de « novlangue », l’instrument de contrôle du peuple par la langue utilisé au sein de la société totalitaire imaginée par George Orwell dans son roman 1984. D’autres, tout aussi sceptiques, estiment que la priorité est à l’égalité des salaires, alors qu’un rapport du site internet qapa.fr publié ce jeudi fait état d’une augmentation de l’écart entre les deux sexes en 2015.