A Delle, le FN prospère même sans militants

Dans cette ville autrefois acquise à la gauche, le Front national a viré en tête des élections régionales. Le tout sans militer. Reportage.

Maude Clavequin laisse échapper un soupir que le froid matinal transforme en vapeur. “Qu’est-ce que c’est morne ici…” La tête de liste du Parti socialiste (PS) aux élections régionales dans le Territoire-de-Belfort parcourt du regard la place Raymond-Forni de Delle. Vide. Quelques commerces aux devantures vieillottes semblent bien ouverts, mais personne n’y entre. Seuls les hauts-parleurs du centre-ville, qui crachent du Francis Cabrel alterné à du Gérald de Palmas, viennent troubler un silence de plomb.

A l’horizon, pas de candidat ou de militant Front national non plus, alors qu’un second tour des élections régionales plus serré que jamais aura lieu dans quatre jours. Dimanche dernier, au premier tour, c’est la députée européenne FN Sophie Montel qui est arrivée en tête dans la ville, avec près de 38% des voix. Loin derrière, la présidente PS du Conseil régional de Franche-Comté, Maire-Guite Dufay, accuse un retard de dix points. C’est deux de plus que sur l’ensemble de la nouvelle grande région Bourgogne-Franche-Comté.

Le FN en tête dans ce fief de gauche

Delle, deuxième ville du Territoire-de-Belfort avec ses 6 000 habitants, a pourtant une réputation de fief du PS. La place centrale du bourg porte même le nom d’une figure de la gauche. Raymond Forni, qui fut un temps président de l’Assemblée nationale et président du conseil régional de Franche-Comté, a été pendant 15 ans le maire de cette cité industrielle.

Mais depuis que le grand homme du coin est décédé, en 2008, l’engouement pour la gauche s’est tari.

La candidate du FN Sophie Montel a réalisé un score inédit à Delle: 38% des voix.
La candidate du FN Sophie Montel a réalisé un score inédit à Delle: 38% des voix.

21% de chômage

Lorsqu’on évoque ce bond frontiste, personne ne paraît vraiment surpris. Beaucoup haussent les épaules. Certains évoquent l’insécurité et le pouvoir d’achat, dans une commune où le chômage s’élève à 21%, où beaucoup touchent le RSA. Dans ce coin du bout de la France, si près de la prospère Suisse, les élites paraissent bien lointaines.

Dominique Miralles, une fraîche retraitée de 59 ans, croisée devant une boutique de chaussures avec son chien Bisou, s’est elle bien déplacée dimanche. Cette Delloise “depuis toujours” a glissé un bulletin FN dans l’urne dimanche. C’était la première fois.

“Ras-le-bol de cette gauche qui ne fait rien pour les vrais gens”, assène-t-elle avec un accent traînant typiquement franc-comtois. Avant, elle votait socialiste mais aujourd’hui, la classe politique nationale la révulse: “On l’a vu avec Sarkozy et Hollande, c’est pareil, ils ne s’intéressent qu’aux postes. Le FN propose quelque chose de différent, plus de sécurité, sortir de l’euro, même si leur programme économique est dangereux.”

L’annonce, en septembre dernier, de l’installation d’un centre d’hébergements de 130 réfugiés, a achevé de la convaincre: “On ne donne rien aux sans abri, et là, d’un coup on donne un million d’euros à des migrants, dont certains sont des terroristes. C’est révoltant”, clame-t-elle avec une mine de dégoût.

Cette ancienne fleuriste ne connaît pas Sophie Montel. Peu importe. Elle votera pour elle au second tour, par “rébellion”. Avec l’objectif d’envoyer un signal fort aux responsables politiques : “Les compétences de la région ne sont pas extrêmement importantes. Ca nous permet de montrer qu’on rejette ce système, sans prendre trop de risques. Beaucoup de gens pensent comme moi ici”. En 2017, ce sera Marine Le Pen, “sauf si un jeune prometteur, type Bruno Le Maire, est candidat”.

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Dominique Miralles a voté FN dimanche dernier pour signifier son “ras-le-bol” de la politique nationale.

“Une chèvre FN ferait 30% des votes”

A Delle, le profil de Dominique Miralles se retrouve un peu partout. Les grandes lignes du discours frontiste convainquent. Les programmes régionaux restent, eux, relativement méconnus. A écouter Frédéric Rousse, le conseiller départemental Les Républicains (LR) de la ville, les militants FN seraient même inexistants dans la ville. “Ils ont présenté deux candidats aux élections départementales de mars 2015. Personne ne les a jamais vus. Ils ont pourtant fait près de 30%. Mais même une chèvre avec l’étiquette FN ferait 30% des votes, par les temps qui courent”.

Patrick Jeanroch, la tête de liste départementale, qui habite une commune voisine, affirme qu’il n’y a qu’un seul adhérent à Delle: “Il est âgé”, précise cet ouvrier chez PSA Citroën, symbole du Front national proche des classes populaires voulu par Marine Le Pen.

Quand il nous accueille dans son petit appartement sur les hauteurs de Delle, Gilbert Betzler, 72 ans, rigole en évoquant ses multiples opérations ces dernières années: “On pourrait m’appeler Robocop”. S’il claudique un peu, cet ex-tourneur fraiseur chez General Electric a gardé un phrasé pugnace: ” Le gouvernement fait la politique des grands, des patrons et nous laisse dans la pire insécurité”. Lui aussi raconte le décalage ressenti avec les politiques, devenu avec les années un gouffre béant. Ce qui l’a définitivement radicalisé, c’est le refus des gouvernements successifs de recourir au référendum : “On veut gouverner sans nous, sans les pauvres”, estime-t-il. Fin 2012, il a donc passé un coup de téléphone au siège du FN, avant d’adhérer.

Ce “fils de résistante”, syndicaliste CGT pendant 20 ans, n’a pas toujours pensé ainsi. Dans les années 1970, il a même été conseiller municipal avec la majorité socialiste. “J’ai encore voté Hollande en 2012, affirme Gilbert Betzler. Mais on ne m’y reprendra plus. Ce système est foutu de toute façon”. Lui aussi confie son dégoût pour des gouvernants qui “vont à l’encontre du peuple en augmentant les impôts, mais pas pour les riches”. Lui aussi se plaint de l’insécurité grandissante dans le quartier, de ces “voyous, peu importe la race, qui accumulent les délits et ne sont pas patriotes”. Lui aussi a peur de ce centre d’hébergement de réfugiés, “juste à côté”. Il s’interroge à haute voix : “Combien de terroristes parmi eux ?”

Gilbert Betzler a été conseiller municipal apparenté PS avant de passer au FN.
Gilbert Betzler a été conseiller municipal apparenté PS avant de passer au FN.

Calculs électoraux compliqués

Même s’il ne votera pas pour elle, Gilbert Betzler n’a rien contre la présidente socialiste de la région. “Marie-Guite Dufay ? Elle est venue chez moi l’année dernière ! Elle m’a aidé à taper une lettre de plainte, se souvient-il. Des voyous avaient incendié une poubelle.” Il voit d’ailleurs la candidate de gauche gagnante dimanche soir. “Le discours de l’UMPS qui nous fait passer pour des racistes marche encore”, regrette-t-il.

En hauts lieux, les cadres frontistes imaginent déjà une victoire retentissante de leur candidate, Sophie Montel. L’état-major socialiste se rallie, lui, à l’analyse de Gilbert Betzel. “Nos réserves de voix sont suffisantes”, affirme Maude Clavequin. Marie-Guite Dufay pourra compter sur le soutien du Front de gauche ainsi que d’Europe Ecologie-Les Verts, qui pèsent 9% à eux deux. Si les reports de voix sont mauvais, le FN accédera au pouvoir régional pour la première fois. Sans nombreux militants mais avec le soutien d’une région lassée de ses élites.