A Lens, la misère se lit sur les bulletins FN

Dans cette ville ouvrière du Pas-de-Calais, Marine Le Pen a recueilli près de 45% des suffrages dimanche. Face à des situations désespérées, le Front national apparaît comme un ultime recours.

Ses rues pavées rouges séparent des alignements de maisons de brique. Et sa gare en forme de locomotive à vapeur témoigne de son histoire charbonneuse d’ancienne première cité industrielle du bassin minier du Nord-Pas-de-Calais. Lens, ville de 30 000 habitants, à gauche depuis 1945, a porté Marine Le Pen en tête dimanche, avec 45% des voix. Plus du double de son score de 2010. “Pour un bastion socialiste, c’est un raz-de-marée”, admet Elizabeth, habitante depuis vingt ans.

Depuis les années 1960 et l’arrêt de l’extraction de charbon, les habitants désertent la ville. Le chômage explose, pour atteindre 16,4% en 2014. Et la part de logements sociaux s’élève à 62%. Pour percevoir cette pauvreté, il faut s’excentrer, grimper dans le nord de la ville. Là où les jolies maisonnées en briques laissent place aux barres d’immeuble grisées. Là où le FN explose tous les compteurs.

Dans ces étages uniformisés du quartier de la Grande Résidence, populations immigrées et autres habitants désespérés se côtoient. Leur point commun? Une extrême pauvreté. Et des situations parfois critiques. Comme Pierre, reconnu invalide car il ne sait ni lire ni écrire. Comme Jean-Michel, qui cumule dix années de chômage, à seulement 31 ans. “Les entreprises me rejettent tout le temps, confie-t-il tristement, je vis du RSA et me nourris aux Restos du cœur. À Lens, il n’y a pas assez d’aides, je me sens abandonné…” Dimanche, son enveloppe renfermait un bulletin Marine Le Pen. La seule selon lui à pouvoir “changer les choses”. Jean-Michel a l’espoir irrationnel qu’elle sera en mesure de lui apporter aides et travail. Et tant pis s’il ne connaît pas une ligne de son programme. Sabrina a également coloré son vote de bleu marine. “Ici, c’est le pays de la mort, décrit-elle. Il n’y a pas de loisirs. Il faut faire des kilomètres pour occuper les enfants.” Au chômage depuis 2005, elle parvient à se payer son T2 de 550 euros grâce aux APL. Marine Le Pen? “Il faut qu’elle passe.”

“Marine Le Pen est la seule à écouter les ouvriers”

Au détour d’un immeuble, Hubert s’apprête à rentrer chez lui, sac de courses à la main. Grand gaillard moustachu enveloppé dans son manteau marron chiné, il touche le RSA depuis 2008. “Il n’y a plus d’emploi, plus rien. J’ai fait des formations et des stages, ça n’a rien donné. À 55 ans, je n’ai plus d’espoir.” C’est sans grande conviction qu’il a voté Front national, ni sans réelle ambition pour la région. “Les politiques ne font rien depuis trente ans, peut-être qu’une nouvelle tête pourra changer les choses.” Son voisin Julio s’invite dans la conversation. Chauffeur de poids lourds depuis 38 ans, il approuve : “Marine Le Pen est pour les travailleurs. C’est la seule qui pourra changer les choses.” Avec quelles mesures? Et avec quels moyens au niveau de la région? Silence radio pour Julio. “Mais on l’entend dans les médias, et ce qu’on aime c’est sa franchise”, assure Hubert.

Retour dans le centre-ville. Gérard, lui, vote à gauche depuis trente ans. Mais en 2015, il a sauté le pas. “Je ne suis pas raciste, tient-il à préciser, mais la situation ne fait qu’empirer. Marine Le Pen est la seule à écouter les ouvriers. La gauche les a abandonnés au profit des fonctionnaires et des immigrés.” Quant au FN local, il se défend de toute exploitation de la misère: “J’ai un électorat, je réponds à l’attente de mes citoyens”, affirme Hugues Sion, chef du groupe FN au conseil municipal. En tout cas, la rhétorique frontiste est efficace : Marie assure qu’à Lens, “les étrangers sont plus aidés que les Français. Si on prenait du charbon pour se colorer le visage, on nous écouterait davantage.”