Sur les pas de Foued Mohamed Aggad : “Comme nous, il jouait au foot et fumait du shit”

Dans la bourgade, la rue du Roi de Rome et ses pavillons entourent un groupe d’immeubles de trois étages aux teintes bleu, jaune ou rose. Un quartier plutôt tranquille de Wissembourg, dans le Bas-Rhin, à soixante kilomètres de Strasbourg, le long de la frontière allemande. C’est là que vivait Foued Mohamed-Aggad, le troisième kamikaze impliqué dans l’attaque du Bataclan, avant son départ en Syrie en 2013. Michel, un habitant, décrit le quartier comme tranquille dans une ville qui “tourne au ralenti” depuis la crise économique de 2008. Les Wissembourgeois qui ne travaillent pas pour Bruker, fabriquant de scanners et autres outils d’imagerie médicale, franchissent quotidiennement la frontière pour aller travailler en Allemagne, notamment pour le groupe automobile Mercedes à Karlsruhe.

Michel se souvient surtout de Foued en tant que joueur de foot dans le club local, le FC Wissembourg. Daniel Theilmann, président du club, se rappelle d’un “gamin vraiment très gentil à la base, mais influençable. Je pense qu’il a eu à un moment une fréquentation qui l’a amené à ce qu’il a fait. Il n’avait pas un caractère de meneur.” Un autre voisin, Christian parle d’un jeune homme “assez renfermé”, “quand même assez pieu” et parfois colérique : “Il avait des crises, il tapait dans le mur et cassait pas mal de choses.”

Des parents désemparés

Fatima Hajji, la mère de Foued, qui habitait avec son fils avant son départ, réside toujours à Wissembourg. D’autres habitants se souviennent de lui. Sylvie gère une bijouterie. Elle a connu Foued et son frère, Karim, lorsqu’elle était assistante maternelle à Steinmeltz, un village où a séjourné la famille Mohamed-Aggad. “Ils avaient 5–6 ans, des gamins joyeux qui adoraient la balle au prisonnier, jouaient au foot.”

Un ami de Foued, qui souhaite rester anonyme, refuse de croire aux atrocités commises par celui qu’il considérait comme “son cousin” : “Foued pour moi ce sera toujours un gars bien. Celui qui s’est fait sauter, ce n’est pas lui. Il a été endoctriné, c’est le lavage de cerveau qui a fait ça.” Il dresse le portrait d’un jeune très éloigné des préoccupations religieuses : “Comme nous il jouait au foot, il niquait des meufs, fumait du shit. Comment il a pu en arriver là ? Tuer des gens sans rien ressentir…” Il pointe du doigt la situation économique et le racisme pour expliquer les envies de départ de certains : “La ville a beaucoup à voir là-dedans, elle ne fait rien pour les jeunes de 20–25 ans. Je passe la journée à rôder. Quand on te promet de l’argent alors que t’as rien tu réfléchis.” 

Fin 2013, Foued, son frère Karim et sept autres jeunes issus du quartier de la Meinau à Strasbourg s’envolent vers la Syrie en passant par Francfort, en Allemagne, puis la ville turque d’Antalya. “Il avait commencé à se laisser pousser la barbe et faire la prière”, témoigne son père interrogé par le Parisien.  “Un jour, il nous a dit qu’il partait en vacances.”  Après la mort de deux membres de leur groupe en février 2014, sept jeunes, dont le frère du futur kamikaze, décident de rentrer en France.  Ils sont arrêtés et incarcérés à Strasbourg. Lui reste avant d’être rejoint par sa femme, française également.

“Une petite célébrité du jihad”

Depuis le départ de son fils pour la Syrie en 2013, sa mère restait en contact avec lui tentant de le faire revenir. Sans succès. Son père Saïd vit à Birschheim dans la banlieue de Strasbourg. Il affirme qu’il n’avait plus de prise sur son fils : “Il ne disait rien de son quotidien, d’où il était ou de ce qu’il faisait.” Il a coupé les ponts avec son fils après un dernier contact  il y a quatre ou cinq mois. “Ce n’était plus lui, c’était une autre personne avec qui je parlais. Quelqu’un à qui on avait lavé le cerveau. Ça ne servait plus à rien de communiquer…”

Loin de son Alsace natale, l’homme va alors se faire une place au sein de l’Etat Islamique et se tailler une certaine réputation sur les réseaux sociaux. Sur les ondes de France Bleu Alsace, David Thomson, auteur du livre Les Français Djihadistes, parle d’une « petite célébrité du djihad ». « Aux dernières nouvelles, il combattait en Irak où sa femme venait d’accoucher. Il était celui avec lequel toutes les sœurs voulaient se marier. » Ce qui n’empêchera pas l’homme de revenir en France pour perpétrer son attentat au Bataclan.