Daesh — Boko Haram : le spectre d’un rapprochement

Mercredi 9 décembre, un groupe d’experts américains a estimé qu’un rapprochement entre l’Etat Islamique et Boko Haram en Afrique n’était pas à exclure. Pour Manuel Valls, cette éventualité est le « grand dossier des mois qui viennent », comme il l'a déclaré le 1er décembre. État des lieux d’une situation sous haute surveillance.

 

Deux des principales organisations terroristes pourrait s’allier, notamment en Lybie. En mars dernier, le groupe terroriste nigérian Boko Haram a prêté allégeance à l’État Islamique, se rebaptisant «État Islamique dans la province d’Afrique de l’Ouest ». Une volonté de rapprochement partagée par Daesh qui, dans le numéro d’avril de son magazine Dabiq, a conseillé aux volontaires « d’aller grossir les rangs de Boko Haram s’il devient trop difficile de rejoindre le califat ».

Comme l’explique Dominique Trinquant, ancien chef de mission auprès de l’ONU :

« Les deux groupes partagent un coeur idéologique commun, celui d’un salafisme wahhabiste qui a pour but d’appliquer la charia. »

Mais le rapprochement entre les deux groupes ne s’arrête pas là. Le 19 novembre, un rapport des Nations Unies notait que « l’EI est surtout présent dans son bastion de Syrte (au nord de la Libye, ndlr), mais il pourrait tenter de nouer des alliances locales pour étendre son emprise territoriale ». Dans le dernier numéro du magazine Jeunes Afrique, le ministre de la Défense Jean‐Yves Le Drian a caractérisé ce possible rapprochement de « risque majeur ».

Une zone sous haute surveillance

Une source sécuritaire basée dans le Sahel va plus loin et annonce qu’une soixantaine de membres de Boko Haram seraient passés en Libye ces dernières semaines. Ils auraient rejoint Syrte, le fief de l’Etat Islamique dans le pays, dont le contingent avoisine les 3 000 djihadistes. Une information confirmée par le ministre des Affaires étrangères du gouvernement libyen de Tobrouk, Mohamed Dayri, qui a déclaré mi‐novembre : « Les liens étroits entre Boko Haram et d’autres mouvements terroristes au Sahel d’une part, et Daesh de l’autre, sont déjà établis. »

Des liens évidents pour Dominique Trinquant: « On peut voir les traces d’une plus grande implication entre les deux groupes, en particulier par les vidéos de Boko Haram. Elles ont gagné en qualité ces derniers mois et sont de même facture que celles de Daesh. On pense qu’il y a un lien réel qui existe, bien plus qu’une simple allégeance ». Outre les vidéos de qualité, il y a des preuves physiques :  le ministre camerounais de la Défense, Joseph Beti Assomo, a assuré la semaine dernière que des drapeaux de l’Etat Islamique ont été retrouvés après une opération contre un camp de Boko Haram.

Carte infographie Libye Crédits CFJ
La Libye, zone de rencontre entre Daech et Boko Haram ? 
Crédits CFJ

La zone entre la Libye, où se trouve Daesh, et le Nigéria, où est établi Boko Haram, est sous surveillance. La France y est engagée à travers l’opération Barkhane. En coordination avec les casques bleus de l’ONU et les armées locales, la coalition a pour mission de couper toute relation entre les groupes salafistes au Sahel. «Entre le Nigeria et la Libye, ce sont des zones de passage, d’influence et de réseau, décrypte Dominique Trinquant. L’action de la coalition consiste en l’apport d’information par satellites, drones et avions et une capacité d’action rapide par les avions et les hélicoptères. »

L’union fait la force

Les défaites respectives des deux groupes terroristes pourraient les pousser à se soutenir mutuellement en Afrique. Le groupe djihadiste subit des pertes sur son territoire historique. En Irak, l’EI a perdu Sinjar et un quartier de Ramadi en trois semaines. En Syrie, les bombardements de la coalition sur Rakka ne cessent de d’intensifier. Depuis le 1er décembre, 86 raid aérien ont eu lieu, rien qu’en Syrie. Depuis août 2014, les États‐Unis estiment avoir tué 23 000 combattants de Daech.

Et puis, fermer hermétiquement la frontière Syrie‐Turquie pourrait pousser les djihadistes à se tourner directement vers la Libye, plus facile d’accès, estime Jacob Zenn, spécialiste des groupes djihadistes africains au sein de la Jamestown Foundation.

Au sud du lac Tchad, Boko Haram a lui aussi perdu du terrain face à la coalition africaine (Tchad, Cameroun, Niger, Nigéria et Bénin). Le ministre camerounais de la Défense, Joseph Beti Assomo, se félicitait le 2 novembre d’avoir tué une centaine de combattants de Boko Haram, et libéré 900 otages, en trois jours.

Boko Haram pour la connaissance du terrain. Daech pour l’expertise militaire et stratégique. La zone sud‐libyenne, qualifiée de “refuge” par Dominique Trinquant, pourrait bientôt voir la réunion de deux des plus violentes organisations terroristes au monde.