« Le Bataclan doit continuer d’exister »

La mairie de Paris a nettoyé les abords du Bataclan et collecté les hommages en vue de leur conservation. Entre émotion à fleur de peau et nécessité de tourner la page, le quartier cherchent leur chemin. Reportage.

Les fleurs fanées s’amoncellent sur le sol humide. Le ciel est gris au-dessus du Bataclan, dont les portes restent closes. Gilets jaunes sur le dos, les agents de la ville de Paris entassent des caisses de bois dont dépassent les restes de bougies à la mèche noircie. Gants en plastiques aux mains, ils ramassent délicatement les papiers sur les grilles du square Richard Lenoir. « Même pas peur. » L’encre délavée s’étale en coulées rose pâle.

« Nous récupérons les objets les plus abîmés, mais nous laissons les plus récents », rassure Guillaume Nahon, le directeur des archives de Paris, venus encadrer ses équipes.

« Le site doit continuer d’exister. »

« Nous allons sécher les fleurs, nettoyer ce qui a besoin de l’être », poursuit Guillaume Nahon. « Les objets seront stockés dans des boites de conservation et entreposés dans les bâtiments des archives. Certains seront numérisés, nous les mettrons peut-être en ligne. »

Le directeur des archives rejoint ses équipes derrière les barrières de plastiques rouges. Les agents se taisent, la tête penchée sur les hommages amoncelés depuis bientôt un mois. « C’est assez dur », reconnaît Gérard. « La semaine dernière on nettoyait les autres lieux de commémoration, mais le Bataclan ce n’est pas la même chose. C’est particulièrement chargé en émotion. » Derrière lui, ses collègues hochent la tête.

“Nous essayons de trouver l’équilibre”

« Il fallait s’en occuper », raconte Pierre Bochard, conseiller du premier adjoint à la mairie de Paris. Il observe les allers et venus des passants. « C’est un quartier qui vit beaucoup, ce n’est pas facile pour les riverains. Un tourisme un peu macabre s’est installé. Les femmes en poussette contournent les hommages tous les matins en promenant leurs enfants. Émotionnellement, c’est lourd. Et en même temps, c’est important de laisser l’émotion se libérer. C’est un événement très particulier, tout le monde a été touché. Nous essayons de trouver l’équilibre. »

Aux alentours, les passants ne semblent pas choqués par la démarche des services de la ville. « C’est une marque de respect. Un peu comme nettoyer une tombe. » Nathalie travaille à deux rues du Bataclan. « Je passe devant tous les jours. Je me suis arrêté deux fois déjà pour me recueillir. Mais je le fais encore aujourd’hui. J’en ai besoin. » Ses filles regardent les vélos encore accrochés au grille du square. Personne n’est venu les récupérer. « Un de mes amis a été blessé au Carillon, poursuit Nathalie, il est rentré chez lui, il est sorti d’affaire. Mais depuis, il ne veut plus sortir. Il habite là, sur le boulevard. Vous imaginez passer devant le Bataclan, toutes ces fleurs ? Vous imaginez ce que ça représente pour lui ? Le traumatisme n’est pas près de partir. » Les agents de la ville disparaissent dans leur camionnette. Sur les pavés laissés vides, une femme allume une bougie.

« Faut-il créer un mémorial pour décharger ces quartiers ? Mais comment dévier la mémoire d’un lieu aussi traumatique ?»

Gérome Truc accompagne la mairie de Paris depuis le lendemain des attentats. Ce sociologue avait déjà travaillé sur les attentats de New York, de Madrid et de Londres. Dès le lendemain des attentats, il a alerté sur le devenir de ces hommages spontanés. « Il pleuvait ce week-end là. Les documents fragiles ont pris l’eau. Les tous premiers messages ont été définitivement perdus. » Depuis, la mairie a décidé de mettre en ligne des images de ces lieux de recueillement éparpillés entre le Xème et le XIème arrondissement. « Et puis, il y avait la peur que les mairies de quartiers prennent l’initiative et que tout finisse au ordures. »

La mairie de Paris n’en a pas encore fini avec ce problème de mémoire. La question se pose de réunir les hommages aux attentats du 13 novembre avec ceux des attentats de janvier dans un unique mémorial. « Mais les victimes ne sont pas exactement les mêmes, je ne sais pas si c’est possible », réfléchit Gérome Truc. Autre option, le sociologue propose d’enterrer les fleurs mortes au pied d’un jeune arbuste. « C’est un beau symbole. Une renaissance. »