La corruption : un mal brésilien

Dilma Rousseff est à nouveau dans la tourmente. La nuit dernière, un ancien sénateur de son parti l’accuse d’avoir pris part au plus gros scandale politico-financier que connaît le Brésil : l'affaire Petrobras. Cette casserole de plus pour l'actuelle présidente jette une lumière crue sur la corruption massive qui règne en maître dans le pays. Décryptage.

Dilma Rousseff, au bord de la destitution, est accusée de corruption dans l’affaire Petrobras. La présidente du Brésil était déjà soupçonnée d’avoir maquillé les comptes publics pour cacher l’ampleur du déficit. Cette fois, la Cour suprême du Brésil a décidé d’inclure dans l’enquête sur le scandale Petrobras les accusations d’un des proches de la présidente, le sénateur Délicidio Amaral, ancien chef du Parti des travailleurs (PT). Lui-même mis en examen dans ce dossier, il accuse Dilma Rousseff d’avoir « hérité et bénéficié directement » de cet immense réseau de pots de vin, et estime qu’elle en « savait tout ».

Début avril, son prédécesseur et mentor, Luiz Inacio Lula da Silva était placé en garde à vue dans le cadre de la même affaire. Selon le procureur Carlos Fernando dos Santos Lima, l’ex-président aurait reçu “beaucoup de faveurs” de la part de grandes entreprises du BTP, elles-mêmes impliquées dans le système Petrobras. Au total, près 30 millions de reais (l’équivalent de 7,4 millions d’euros) en dons et honoraires. Cet argent aurait participé au financement de la campagne présidentielle de Dilma Rousseff en 2014.

Plusieurs politiciens sont ainsi accusés d’avoir reçu les pots-de-vin d’entreprises du bâtiment en contrat avec la compagnie publique Petrobras. L’argent était distribué par un cartel d’entreprises du bâtiment pour que les responsables politiques ferment les yeux sur le système de détournement de l’argent publics mis en place. Le cartel faisait gonfler les prix des chantiers pour lesquels les sollicitaient Petrobras, empochant ensuite l’argent de l’Etat. Ce système de transactions complexe avait été découvert un peu part hasard en 2014, lors de l’opération “Lava Jato” (lavage automobile), une enquête sur le blanchiment d’argent via les stations service. Deux ans plus tard, l’opération entame sa 28ème phase, dévoilant l’ampleur de la corruption au Brésil.

Quarante-sept politiciens ont déjà été mis en examen et la liste s’allonge au fur et à mesure que l’enquête avance. Près de 300 noms circulent dans les dossiers de la Cour Suprême, après la découverte de documents-clés au domicile du président de la compagnie Odebrecht, l’une des membres du cartel. Des préfets aux sénateurs, de la droite à la gauche, toute la classe politique est éclaboussée par le scandale.

L’hypocrisie des détracteurs de Dilma Rousseff

 

Les nouveaux soupçons de corruption planant sur Dilma Rousseff interviennent alors qu’elle fait actuellement face à une procédure de destitution pour avoir masqué l’ampleur de la crise économique qui frappe le Brésil. Dimanche 17 avril, les députés brésiliens ont voté pour son départ à une écrasante majorité, par 367 voix contre 137.

Lors du vote, deux tiers des voix de la Chambre des députés étaient nécessaires pour accéder à l’étape suivante du processus de destitution : la mise en accusation de la présidente par le Sénat. Ce minimum a rapidement dépassé. Le vote décisif des sénateurs devrait donc intervenir autour du 11 mai. Si la mise en accusation est validée par le Sénat, le stade final du procès se déroulera au Sénat à partir de la mi-mai, sous la direction du Tribunal suprême fédéral (TSF).

Ce qui est frappant dans ce processus de destitution, c’est que les plus véhéments des détracteurs de Dilma Rousseff sont eux-mêmes soupçonnés de corruption. Le président du Congrès Eduardo Cunha, féroce adversaire de la présidente, est l’un des cas emblématiques de l’ironie de la situation. Bien qu’il soit à l’origine de la procédure de destitution contre Rousseff, lancée en décembre 2015, il figure lui-même en bonne place dans les personnalités les plus corrompues de la classe politique brésilienne. Depuis août 2015, il est accusé de corruption et de blanchiment d’argent. Il est soupçonné d’avoir touché près de 35 millions d’euros de pots de vin dans le cadre de l’affaire Petrobras. Selon un sondage de l’institut Datafohla, 95% des Brésiliens souhaitent sa chute, soit bien plus que ceux qui demandent le départ de la présidente (environ 60%).

La corruption au Brésil : un phénomène d’ampleur

 

“C’est un problème systémique qui n’est pas du tout exclusif à la politique.”
C’est ainsi que Luis Henrique Deutch, un étudiant brésilien en sciences politiques résidant à Sao Paulo perçoit l’omniprésence de la corruption dans le pays. Un sentiment partagé par une grande partie de la population

“On peut sentir la corruption à tous les niveaux de la vie brésilienne”, poursuit Luis Henrique. “Les brésiliens sont habitués a de petites pratiques liées à la corruption. Dans le monde des entreprises, dans les institutions … et bien sûr, la politique n’y échappe pas”. Une corruption à tous les étages, et qui est profondément ancrée dans la vie politique et économique du sous-continent.
Lorsqu’il évoquait le Brésil, Georges Clémenceau y voyait un “éternel pays d’avenir”. Mais la corruption massive met à mal cette imaginaire romantique. Le meilleur exemple : l’indice de corruption calculé par Transparency International. Un indice qui monte jusqu’à 100, et le Brésil reste loin en dessous de la barre des 50.

Et cette corruption, si elles remplit les poches des politiques et des acteurs privés, prive l’Etat d’immenses ressources financières . Au détriment de la population.

Les personnalités politiques brésiliennes aboient haut et fort contre la corruption. Honnie de tous, elle est devenue l’arme ultime pour déstabiliser un adversaire. C’est la course à qui sera le plus “blanc” — et souvent, ceux que l’on entend le plus, sont loin d’avoir les mains propres. La corruption est dénoncée à tout-va, à longueur de débats télévisés et de diatribes politiques. Pourtant, les mots dament le pion à l’action et ce rejet apparent demeure cantonné à l’espace médiatique. Preuve en est : dans les placards du Parlement brésilien, 140 projets de loi anti-corruption prennent la poussière depuis des années.