La Nuit debout des experts en nucléaire

Nicolas Sarkozy a qualifié les participants à Nuit debout de « gens qui n’ont rien dans le cerveau ». Pourtant lors d’un rassemblement organisé hier par la commission écolo du mouvement sur le thème de la sortie du nucléaire 30 ans après Tchernobyl, on pouvait entendre les arguments de scientifiques de haut niveau et de fins connaisseurs du sujet.

18 heures place de la République, une centaine de personnes s’agglutinent sous une bâche bleue soufflée par le vent pour échapper à la pluie. La plupart sont assises, les autres se serrent et tendent l’oreille pour entendre ce qui se dit. Un homme barbu, boucle d’oreille et écharpe rouge autour du cou, fait passer un mégaphone fatigué à ceux qui veulent s’exprimer.

La parole est à Dominique Lalanne, un ancien physicien nucléaire qui a passé 40 ans au CNRS. Il préside le collectif Armes nucléaires STOP. Pour lui, le choix de la France de persister dans le nucléaire civil est une erreur majeure. « En 1986, après l’accident de Tchernobyl, l’Etat a opté pour le déni en expliquant que le nuage radioactif n’avait pas franchi la frontière. C’est un peu la même chose qui se produit pour la gestion du nucléaire civil ». La prolongation de l’usage des centrales nucléaires au‐delà de la durée initialement fixée est une catastrophe pour cet homme d’une soixantaine d’années au front dégarni. Il en veut à la ministre de l’environnement. « Madame Royal nous traite, nous les ‘’antinuc’’, d’obsessionnels. Mais elle sait très bien qu’une centrale qui pète, cela signifie la mort du territoire alentour pour des milliers d’années. » Un risque qu’il ne faut pas négliger selon lui, car « les travaux de rénovation ne suffisent pas ». Pour le physicien, les travaux effectués pour prolonger les centrales les plus anciennes ne concernent pas le cœur du réacteur qui est pourtant la zone prioritaire. « Le béton s’effrite, l’acier s’use chaque année un peu plus et nous ne pouvons rien faire, c’est trop dangereux. » Une seule solution pour Dominique Lalanne, mettre en place dès maintenant une transition énergétique de grande ampleur en France pour en finir avec le nucléaire civil.

Kolin Kobayashi, correspondant en France du magazine Days Japan, partage le même point de vue. Il a suivi et continue de suivre de près l’évolution de la situation à Fukushima depuis la catastrophe de 2011. Le retour progressif de la population en zone contaminée avec l’aval du gouvernement japonais est un scandale sanitaire pour ce journaliste. Kolin Kobayashi met en avant la présence excessive dans la zone contaminée de strontium 90, une particule radioactive issue de la fission nucléaire. Le strontium 90 se dépose dans la terre, sur les végétaux, et se révèle extrêmement nocif lorsqu’il est inhalé à haute dose selon L’encyclopédie de la sécurité et la santé au travail, publiée par le Bureau International du Travail (BIT). Le journaliste Japonais fustige dans cette décision le rôle du lobby nucléaire japonais. En ce sens, on apprenait en novembre 2012 que quatre des six membres de la commission gouvernementale chargés de fixer de nouvelles normes de sécurité nucléaire étaient financés par l’industrie nucléaire japonaise.

Le retour progressif de la population en zone contaminée avec l’aval du gouvernement japonais est un scandale sanitaire pour Kolin Kobayashi.

Polytechnicien, physicien nucléaire, Bernard Laponche a participé dans les années 1960 à l’élaboration des premières centrales françaises. C’est un peu le sage parmi les intervenants. Il tient à faire preuve de pédagogie et explique à l’assistance comment fonctionne grosso modo une centrale nucléaire. Il considère lui aussi que la France est « dans l’erreur », et vante les mérites d’une transition énergétique à l’allemande. Dans une interview accordée à télérama.fr en 2012, le scientifique, qui doit respecter un temps de parole, s’expliquait plus précisément: « Les Allemands étudient des réseaux qui combinent biomasse, hydraulique, éolien, photovoltaïque. Et ils travaillent sur la demande : la demande énergétique est plus faible la nuit, donc avec l’éolien, la nuit, on pompe l’eau qui va réalimenter un barrage qui fonctionnera pour la pointe de jour. »

Cette transition énergétique, Géraud Bourmet y croit dur comme fer. Cet ancien ingénieur spécialiste de l’eau, a mis à profit ses connaissances scientifiques pour son travail d’illustrateur. De ce mélange des genres est né l’essai graphique Franckushima, qui raconte la catastrophe de 2011 et tente d’en expliquer les conséquences à long terme. « J’ai commencé à m’inquiéter sur le nucléaire au lycée à Grenoble, deux de mes potes ont eu des cancers de la thyroïde, sûrement suite au passage du nuage de Tchernobyl. » raconte l’auteur, qui fait intervenir dans son ouvrage des scientifiques mais aussi des citoyens touchés de près par l’accident nucléaire. Sur son site, on retrouve la liste des « personnages » qui jalonnent le récit. Sur la place de la République aussi, il y a des personnages, souvent peu consensuels. Les taxer d’idiots, c’est aller vite en besogne. Ce soir en tout cas, c’est une évidence.