L’incompréhensible position du FN sur les lanceurs d’alerte

Luxleaks, Panama papers, secret des affaires, le Front national enchaine les décisions contradictoires en terme de lanceurs d’alerte. Soutien affirmé aux trois accusés français de l’affaire Luxleaks, détracteur des Panama Papers : le parti de Marine Le Pen est en panne de cohérence.

« Le président de la République doit faire pression sur le Luxembourg et soutenir les lanceurs d’alerte Antoine Deltour et Raphaël Halet. » C’est par cet appel que le Front national, dans un communiqué, prend la défense des lanceurs d’alerte français mis en cause cet après-midi dans le procès des Luxleaks à Luxembourg. Antoine Deltour, Edouard Perrin et Raphaël Halet sont accusés d’avoir fait fuiter des milliers de pages éclairant les pratiques fiscales de grandes multinationales établies au Grand-duché. La position du parti fondé par Jean-Marie Le Pen est sans appel : « Ils ont fait leur devoir de citoyen et ce, malgré les risques encourus », précise le communiqué.

La peine encourue de 10 ans de prison et un million d’euros d’amende scandalise les ténors du parti. Pour eux, le véritable scandale provient de l’affaire Luxleaks et non de ceux qui l’ont dévoilée. Il s’agit d’une évasion fiscale orchestrée par le gouvernement luxembourgeois. Elle permet aux multinationales de négocier de faibles taux d’imposition avec le Grand-Duché pour éviter de payer l’impôt dû à d’autres pays. Le responsable, pour le FN, n’est pas le lanceur d’alerte mais plutôt Jean-Claude Junker, premier ministre du Luxembourg au moment des montages fiscaux et actuel président de la Commission européenne. Une position partagée avec Jean-Luc Mélenchon, à l’extrême-gauche.

 

Défendre les lanceurs d’alerte en votant contre leur protection

L’incohérence du FN provient de l’écart entre le discours pro lanceurs d’alerte concernant les Luxleaks et la réalité des votes du parti au Parlement européen. En effet, les 17 députés européens présents ont voté pour la résolution sur le secret des affaires. Si officiellement, le texte doit permettre aux entreprises d’obtenir réparation en justice en cas de vol ou d’utilisation abusive de leurs secrets commerciaux, il inquiète à l’inverse bon nombre de journalistes et de lanceurs d’alertes. En faisant mine de lutter contre l’espionnage industriel, la directive pourrait menacer la liberté d’informer.

Avec cette directive sur le secret des affaires, une entreprise pourrait attaquer en justice toute personne qui ferait des révélations considérées comme préjudiciables pour son activité. Il apparaît donc étrange de se présenter en défenseur des lanceurs d’alertes tout en votant pour une directive pouvant les mettre en danger. Le FN réfute l’idée que ce vote puisse leur causer du tort. Pour ce faire, le parti a déposé des amendements ; l’un d’eux concerne la protection de la presse : «  La liberté de la presse et des lanceurs d’alerte de divulguer dans l’intérêt général des secrets d’affaires est garantie par les considérants 19, 20 et par les articles 1, 5 et 18. La directive est en cela plus protectrice que ne l’était la disposition floue (…) dans le projet de loi ayant débouché sur la loi Macron. »

 

Une position qui varie en fonction des cas

Une position de défense du journalisme d’investigation à rebours de la position du parti frontiste dans l’affaire des Panama Papers. Au lendemain des révélations de l’existence de sociétés offshores et des noms de leurs actionnaires, dont certains appartenaient au FN, le scepticisme régnait à la tête du parti. La présence de proches de Marine Le Pen dans ces listes, notamment l’un de ses conseillers officieux Frédéric Chatillon, peut l’expliquer.

 

Malgré cette accusation, le Front national rejette toute implication du parti dans l’affaire. Difficile alors de comprendre pourquoi les amis de Marine Le Pen ne crient pas victoire. La position « anti-système » du parti aurait pu être alimentée par ce nouveau scandale, décrivant une élite mondiale qui se nourrit d’évasion fiscale. Pourtant, le FN minimise les révélations faites : « Les prétendues “révélations” autour du scandale des “Panama papers’’ n’ont fondamentalement rien de nouveau, précise le parti dans un communiqué. Le Front National rappelle d’ailleurs qu’il n’est pas besoin d’aller jusqu’au Panama pour trouver de tels systèmes favorisant l’évasion fiscale. » Au Front, on peut donc défendre farouchement le lanceur d’alerte des Luxleaks, voter une directive fragilisant la liberté d’informer et mépriser les révélations de Panama Papers.