De quoi vivent les lanceurs d’alerte ?

Abandonnés de tous après leurs révélations, les lanceurs d'alerte doivent composer avec une situation financière précaire et une mise au ban sociale. Comment s'en sortent-ils une fois les révélations passées ?

Pour élever ses deux enfants de 13 et 23 ans, Stéphanie Gibaud touche un peu plus de 400 euros par mois. Licenciée en 2012 par la banque UBS après avoir dénoncé les pratiques frauduleuses de l’entreprise, elle ne retrouve pas de travail. « Tout a été mis en place pour que je me suicide, je survis », lâche-t-elle. Situation tragique mais pourtant commune à la majorité des lanceurs d’alerte. Aucune aide sociale spécifique n’est prévue par l’Etat. Après leur dénonciation, ils perdent généralement leur travail, vivent d’abord du chômage puis des minimas sociaux tout en assumant les frais d’avocats… Un déclassement que l’Etat regarde sans agir, après avoir bénéficié des fuites dont les lanceurs d’alerte sont l’origine.

Nicole-Marie Meyer, ancienne directrice de l’Institut français au Quai d’Orsay, est licenciée en 2004 pour avoir deux fois rendu à sa hiérarchie des rapports confidentiels qui incriminent l’Etat français pour des faits de corruption en Afrique et en Europe. Elle aussi entame une traversée du désert : plus de travail, chômage puis allocation de solidarité spécifique (ASS) de 420 euros par mois. Elle évoque aussi une désillusion quant aux valeurs françaises.

« Quand on se rend compte de la corruption exercée par son pays, le monde devient incompréhensible. Le socle de valeurs qui donne du sens à la démocratie s’effondre. »

Elle reprend espoir grâce au procès qu’elle gagne face à l’Etat en 2007. « Depuis 3 ans la jurisprudence a changé. Les lanceurs d’alerte gagnent de plus en plus leurs procès », se félicite-t-elle. Une avancée morale mais pas financière. Nicole-Marie Meyer a gagné, grâce à son procès, trente mois de salaire — soit près de 80 000 euros — et 10 000 euros de dommages et intérêts. Mais sur la somme totale, elle n’a pu conserver que 33 000 euros : les années de chômage et les minimas sociaux perçus jusqu’au prononcé du jugement sont légalement déduits des dommages versés par l’Etat. « Pendant longtemps je me suis dit qu’il fallait être riche pour être lanceur alerte, affirme Nicole-Marie Meyer. Aucune personne qui signale une menace ou un préjudice pour l’intérêt général ne devrait vivre une telle situation ensuite. »

Mieux loti, Nicolas Forissier a touché 300 000 euros aux prud’hommes, mais un tiers de cette somme est revenu à son avocate. Ancien responsable de l’audit interne d’ UBS, il a participé à la révélation d’un vaste système d’évasion fiscale mis en place par la banque. « La banque génère entre deux et trois milliards d’euros par trimestre, alors 300 000 euros ce n’est rien pour elle », explique-t-il. Nicolas Forissier est encore en procès actuellement — au pénal- et continue de payer ses avocats, entre 6 000 et 7 000 euros par trimestre.

Nicole-Marie Meyer en conférence sur les lanceurs l’alerte.

Bénévolat, Smic, autoentrepreneuriat

Pour sauver sa peau, Nicole-Marie Meyer a créé son travail actuel. Depuis 2009, elle est chargée de la question des lanceurs d’alerte chez Transparency International. Elle commence par l’exercer bénévolement. Puis fin 2013, elle touche son premier salaire : le Smic. Au final, Nicole-Marie Meyer a mis 9 ans pour vivre à nouveau de son travail. « Jamais un lanceur d’alerte ne retrouve le même pouvoir d’achat même s’il retrouve un emploi, explique Nicole-Marie Meyer. Au Quai d’Orsay je gagnais 5000 euros net. Aujourd’hui je suis à 2 000, soit 40% de mon salaire antérieur »

Nicolas

Nicolas Forissier, a révélé un système de fraude fiscale mis au point par la banque UBS.

Nicolas Forissier a eu plus de chance. A 47 ans, il se considère comme un privilégié car il travaille (il a retrouvé un emploi dans la finance) : « J’étais en négociation avant que la banque me vire, explique-t-il. Mais il me reste environ vingt ans de vie professionnelle où je n’évoluerai plus jamais» Aujourd’hui, il gagne 30% de moins que chez UBS. « Mon salaire ne suffit même pas à payer mes avocats », souffle-t-il. Retrouver un travail n’est pas à la portée de tous. Stéphanie Gibaud est dans un état psychologique dramatique après huit années de combat : le harcèlement moral a été reconnu aux prud’hommes. A cause de sa réputation, elle ne peut plus trouver de travail dans le secteur bancaire ou dans une multinationale.

Suicide, éloignement familial

Les conséquences se répercutent sur l’ensemble de l’environnement social des lanceurs d’alerte. Couples brisés, familles qui explosent… « Je viens d’un milieu ouvrier, mes parents comptaient sur moi pour assurer leurs vieux jours, confie Nicole-Marie Meyer. A l’époque ma mère avait Alzheimer et mon père une leucémie avancée, je ne pouvais même plus leurs payer de bons médecins. » La déchéance sociale et la misère financière sont parfois plus mal vécues. Jean-Jacques Melet, qui a dénoncé la nocivité du mercure dentaire, s’est suicidé en 2004.

Stephanie Gibaud

Stéphanie Gibaud, lanceuse d’alerte UBS

« On est pénalisé pour être honnête », s’indigne Stéphanie Gibaud. L’honnêteté toujours payante ? Pour l’Etat assurément. Les rentrées liées aux régularisations d’évadés fiscaux (impôts en retard et pénalités) rapportent chaque année plus de 2 milliards d’euros. Parmi ces rentrées, une part est attribuable aux révélations de Stéphanie Gibaud et Nicolas Forissier. En 2011, Stéphanie Gibaud a même aidé les services de Bercy à décrypter des informations contenues dans les dossiers et contribué ainsi à faire avancer l’enquête — le procès contre UBS pour blanchiment aggravé, fraude fiscale et démarchage illicite devrait se tenir à Paris d’ici la fin de l’année. Aucune rémunération ne lui a été versée. Néanmoins, si Stéphanie Gibaud pouvait remonter le temps elle ne changerait rien. « On ne peut pas regretter d’être honnête ».