Loi Travail : une manifestation violente ?

La manifestation de jeudi a donné lieu à des débordements à travers toute la France. Une violence qui n'est pas inédite dans l'histoire des manifestations hexagonales.

La manifestation du jeudi 28 avril dans toute la France est la dernière d’une série d’appels, huit exactement, à se mobiliser contre la loi travail depuis près de deux mois. Point commun de ces mobilisations : elles ont toutes été marquées par des débordements avec les forces de l’ordre. Les manifestations de jeudi ont donné lieu à 214 interpellations. 78 policiers ont également été blessés. Un pic de violence inédit.

Depuis le début de la mobilisation il y a deux mois, 961 personnes ont été interpellées. Contacté, le ministère de l’Intérieur n’a pas réussi à confirmer ces chiffres.

  • 9 mars : première contestation dans la rue à l’appel de sept organisations syndicales et de jeunesse. Près de 200 rassemblements et appels à la grève sont recensés à travers la France.
    Bilan : 224 000 personnes présentes selon les autorités, entre 400 000 à 500 000 selon les organisateurs ; 5 interpellations à Nantes, 3 à Lyon.
  • 17 mars : mobilisation des jeunes lycéens et étudiants malgré plusieurs amendements concernant des sujets tels que l’allongement de deux à cinq jours de la période de congés ou la différenciation des critères de licenciements selon la taille de l’entreprise.
    Bilan : 69 000 manifestants selon les autorités, 150 000 selon les organisateurs ; 23 interpellations.
  • 24 mars : Jour de la présentation du texte au Conseil des ministres. Débordements à Paris, Nantes et Rouen. Une vidéo montrant un lycéen parisien violemment frappé par un gardien de la paix est largement diffusée sur les réseaux sociaux. Le policier sera jugé le 12 mai pour violences volontaires.
    Bilan : 43 000 manifestants selon les autorités ; 45 interpellations, dont 15 à Paris. 10 policiers blessés. 
  • 31 mars : nouvelle journée d’action à l’appel de l’intersyndicale (salariés et étudiants). Des incidents éclatent à Paris, Rennes, Grenoble et Nantes. 170 lycées sont bloqués (sur 2 500), selon le ministère de l’Education.
    Bilan : 390 000 manifestants selon les autorités, 1,2 millions selon les organisateurs ; une centaine d’interpellations, 13 policiers blessés.
  • 5 avril : les organisations de jeunesse appellent à défiler. Des incidents ont lieu à Paris, Rennes et Lyon. L’administration recense 34 lycées bloqués.
    Bilan : 23 800 manifestants selon les autorités ; 177 interpellations, dont 130 à Paris.
  • 9 avril : nouvelle journée d’action unitaire des syndicats de salariés et d’étudiants à Paris, Nantes et Rennes. Des violences ont lieu en marge des manifestations.
    Bilan : 20 000 personnes selon les autorités à Paris, 110 000 selon les organisateurs ; 26 interpellations dans toute la France, trois policiers blessés à Paris.
  • 14 avril : nouvelles manifestations de jeunes dans différentes villes, dont 1 700 à Paris. De nouveaux affrontements ont lieu avec la police.
    Bilan : 6 interpellations.
  • 28 avril : grande manifestation à l’appel des syndicats, notamment à Paris, Nantes et Rennes. De nombreux débordements ont lieu.
    Bilan : 500 000 selon les organisateurs, 170 000 personnes selon la police ; 124 interpellations, 24 policiers blessés.

Une violence historique ?

Cette violence est-elle inédite dans l’histoire des manifestations hexagonales ? Retour sur des mobilisations violentes, caractéristiques de leur époque.

Si la violence fait des dégâts dans chaque camps, les rapports de force ont évolué au fil des années. En 2016, les moyens employés par les autorités pour contenir les mouvements de rue ne sont plus les mêmes qu’en mai 1968.

Manifestation contre le fascisme et pour la paix en Algérie de 1962 : Les crimes des policiers (sous état d’urgence)

Le 8 février 1962, après une série d’attaques commises à Paris par l’OAS (organisation qui milite pour le maintien de l’Algérie française), plus d’un million de personnes descendent dans les rues « contre le fascisme » et pour la paix en Algérie alors que la manifestation est interdite par le gouvernement. Selon les organisateurs, plus de 250 participants sont blessés alors que dans ses rangs la police en décompte 140. Mais la violence atteint son comble au niveau de la station de métro Charonne lorsque les policiers chargent des militants pris en cul de sac dans la bouche tuant neuf d’entre eux.

Manifestations de Mai 1968 : Pavés, matraques et canons à eau

Le mouvement de mai 68 est marqué par deux importantes manifestations au cours desquelles le nombre d’arrestations et de policiers blessés est particulièrement important. Le bilan côté civil est dramatique, avec de nombreux morts.

Le 24 mai, au petit matin sur la barricade de la rue des Écoles à Paris, on retrouve le corps d’un jeune de 26 ans, blessé par des éclats de grenade offensive. L’autopsie du corps est demeurée secrète. Le 10 juin, le lycéen Gilles Tautin, 17 ans, meurt noyé dans la Seine en tentant d’échapper à une charge de gendarmes mobiles, aux abords de l’usine Renault de Flins à Meulan dans les Yvelines. Le 11 juin, à l’usine Peugeot de Sochaux­Montbéliard, un CRS tue Pierre Beylot, ouvrier­-serrurier de 24 ans, d’une balle de 9 mm (plusieurs ouvriers sont touchés par balle). On relève un autre ouvrier, Henri Blanchet, 49 ans, qui déséquilibré par une grenade offensive, tombe d’un parapet et meurt le crâne fracturé.

Manifestation contre le projet de loi Savary : la fin des voltigeurs

Le 24 juin 1984, les sympathisants de droite se mobilisent pour défendre l’enseignement privé contre le projet de loi Savary qui prévoit notamment la création d’un grand service public de l’éducation.

La manifestation rassemble deux millions de personnes selon les organisateurs, 850 000 selon la police. Elle est marquée par le décès de Malik Oussekine, étudiant franco­algérien tabassé à mort par une équipe du peloton des voltigeurs. Héritage de mai 1968, cette brigade de policiers montés à deux sur une moto et qui s’en prend aux jeunes militant à coup de matraques, sera dissoute suite à cette manifestation.

Manifestation contre le CPE (contrat premier embauche) : la bataille des casseurs

Le mardi 28 mars 2006 ce sont environ 1 055 000 manifestants qui défilent dans toute la France, selon la police, plus de trois millions selon les syndicats FO et CGT.

Difficilement identifiables, « les casseurs », ces individus cagoulés qui profitent de la foule pour détruire les vitrines des magasins et le matériel urbain, marquent la manifestation. Les dégradations matérielles, les vols et violences corporelles qu’ils commettent sur des manifestants pacifiques sont imputées à l’inaction des forces de l’ordre.

A Paris, 141 personnes sont tout de même interpellées après les violents heurts entre forces de l’ordre et casseurs sur l’esplanade des Invalides. Une soixantaine de blessées sont recensés par la préfecture de police de Paris, dont deux dans les rangs de la police.

Manifestations de 2010 contre la réforme des retraites : la jeunesse flashball

La lutte contre le projet de loi présenté par le ministre du Travail Eric Woerth rassemble ceux qui protestent contre le relèvement de 60 à 62 ans de l’âge légal de départ à la retraite.

Le véritable coup d’envoi du mouvement a été donné le 7 septembre. Plus de deux millions de manifestants, selon les organisateurs, et 800 000 selon la police, sont descendus dans les rues.

Au total, sur presque un mois de mobilisation, plus de 2 280 personnes ont été interpellées par la police dont 1 759 placées en garde à vue et 360 déférées devant la justice selon le Ministère de l’Intérieur.

La violence est partagée mais parfois, les projectiles se retournent contre le camp des manifestants. Plusieurs adolescents sont hospitalisés après avoir reçu des pierres sur le crâne.

Le 14 octobre, la violence monte d’un cran lorsqu’ un élève de 16 ans, Geoffrey Tidjani, est gravement blessé au visage par un tir de Flash­Ball venu de la police alors qu’il manifestait devant le lycée Jean Jaurès à Montreuil.

Le lanceur de balle de défense (LBD), utilisé par les CRS dès 1995, projette des balles de caoutchouc dans le but « d’arrêter » un individu considéré comme présentant un danger pour l’ordre public. Or le défenseur des droits et plusieurs associations de défense des droits de l’homme dont la LDH (Ligue des droits de l’homme) dénoncent une utilisation abusive de l’arme qui, avec les fumigènes, caractérise désormais les manifestations modernes.