Bayern – Atlético, bien plus qu’un match de foot

Ce soir à Munich, pour les demi-finales retour de la Ligue des Champions, ce ne sont pas que deux équipes qui vont se rencontrer, mais aussi deux conceptions du football, du sport, voire même de la société.

Pep Guardiola a (un peu) surpris son monde en conférence de presse lundi. « Le Bayern ne devra pas penser qu’au nombre de buts à marquer » pour parvenir à terrasser l’Atlético Madrid, a prévenu l’entraîneur catalan de Munich. Une manière de souligner qu’il était un peu prématuré de présenter la demi-finale retour de ce soir comme une attaque-défense entre artificiers bavarois et bétonneurs espagnols.

Pourtant, le contexte nourrit le pronostic : au match aller, l’Atlético a ouvert le score en début de match grâce à un fabuleux slalom de Saul Niguez, avant de s’arc-bouter sur son but pendant une heure, avec le soutien du fabuleux public de Vicente Calderon. Forts de leur avantage d’un but, les Colchoneros se présenteront ce soir à Munich harnachés dans leur armure, leur meilleur atout : une organisation défensive implacable, alliage de rigueur, de maîtrise et de cohésion tactique, formant une forteresse quasiment infranchissable. Leur entraîneur et gourou, Diego Simeone, a annoncé la couleur devant les médias : « Demain, nous allons être fidèles à notre style, nous allons rester nous-mêmes ».

Opposition de styles

Alléchant prélude à ce qui devrait être un sommet de jeu, et une opposition irréconciliable entre deux monstres du football. Face à face ce soir, le plus inventif des bâtisseurs, Pep Guardiola, et le plus impitoyable des destructeurs, Diego Simeone. Ce match devrait nous surprendre par sa magie : les Allemands vont mettre le pied sur le ballon, le monopoliser, étirer dans les grandes largeurs la défense madrilène avec pour objectif de la tordre. Les Matelassiers, eux, vont défendre avec une organisation dictatoriale, et une rage totale. Ils ne toucheront presque pas le ballon, mais pourraient bien l’emporter. Magie du football, toujours.

Le Bayern s’est frayé un chemin jusqu’aux demi-finales en suivant – aveuglément, pour certains – les préceptes de son maître à penser. Guardiola veut le ballon. Il veut dominer, faire plier son adversaire en l’empêchant de jouer avec la sphère, avec une idée fixe en tête : enchanter l’œil, déclencher le frisson, séduire le spectateur par un tourbillonnement incessant de passes qui ne tolère pas la participation de l’adversaire au ballet. En Ligue des Champions cette saison, le Bayern a eu une possession de balle moyenne de 64%.

Pour éliminer le Barça dans son stade, l’Atlético n’a eu besoin du ballon que 23% du temps… Ce qui lui a suffi pour venir piquer l’adversaire avec une vitesse effarante, projetant ses flèches avec violence vers l’avant avant de se replier sur sa carapace hermétique. Là où le Bayern est patient, et manie le cuir avec raffinement, les Rojiblancos rejettent les ornements stylistiques.

Romantiques contre pragmatiques

Ce soir, en filigrane de l’affrontement sur le rectangle vert, se jouera une nouvelle scène de la pièce qui déchire le sport depuis des décennies : romantiques ou pragmatiques ? Les deux coaches incarnent les facettes du miroir, et reflètent la vision de leurs mentors. Il y a quarante ans, leur combat s’est déjà joué, en Argentine. Le père spirituel de Guardiola, César Luis Menotti, affirmait avec force le primat de l’élégance : « Mon souci, c’est que nous les entraîneurs ne nous arrogions pas le droit de retirer du spectacle la notion de fête, et surtout pas pour adopter une philosophie consistant à éviter de prendre des risques, exposait Menotti dans El Grafico. En football, il y a des risques, parce que la seule manière d’éviter de prendre des risques, c’est de ne pas jouer. » A l’image de Guardiola, le sélectionneur de l’équipe argentine vainqueur de la Coupe du Monde en 1978 ne concevait pas le succès sans style. Plutôt qu’un bibelot superflu, le beau lui semblait la manière la plus sûre de vaincre. « Je veux gagner le match. Mais je ne crois pas que la réflexion tactique soit la seule manière de gagner, je crois plutôt que l’efficacité n’est pas séparée de la beauté », avançait l’Argentin. Pep Guardiola lui a rendu le plus beau des hommages en remportant deux Ligues des Champions avec le Barça, tout en pratiquant un style de jeu flamboyant qui a révolutionné la manière de voir le football.

Simeone, lui, n’est pas de la même école. Son modèle, c’est Carlos Bilardo. Là où Menotti était un artiste, de gauche, avec les cheveux longs et la cigarette aux lèvres, Bilardo a imposé la rigueur du régime des dictateurs (qu’il appréciait bien plus que Menotti) à ses équipes. En creux, une conception tout aussi radicale du sport-roi : « Le football, ça se joue pour gagner. Les spectacles, c’est pour le cinéma, le théâtre… Le football, c’est autre chose. Certains ont les idées vraiment confuses », professait Bilardo dans El Clarin. Au programme du bilardisme, il y avait la défense, la résistance, et souvent la violence. Seule la victoire compte, et il est allé lui aussi la chercher, en 1986, en confiant le destin de l’équipe d’Argentine à un génie – Maradona – et dix soldats pour le protéger.

Diego Simeone a grandi à Estudiantes de la Plata, le club historique de Bilardo. Et il en a intériorisé les concepts, transmettant une passion contagieuse à ses joueurs. Les joueurs de l’Atlético sont prêts à se sacrifier pour leur général, et à user de tous les vices pour triompher, quitte à dégoûter certains observateurs. « C’est un football réducteur, se lamente Omar Da Fonseca, apôtre de Menotti. Travaillé, préparé, mais pas basé sur le côté technique du jeu. Simeone pense que plus les joueurs se salissent, mieux l’équipe joue. » Un mal pour un bien, diront certains, puisque c’est en sortant le bleu de chauffe avec Bilardo que le pays des gauchos a emporté son deuxième sacre mondial.

Guerre des classes sur rectangle vert

 Peut-être parce qu’au-delà de l’affrontement footballistique, c’est un combat social qui se jouera à l’Allianz Arena dans quelques heures. Le club de Munich est l’emblème de la Bavière, puissante, riche, conservatrice. Le Bayern, qu’on surnomme parfois « FC Hollywood », est une immense machine multinationale, un monstre marketing avec stade ultramoderne et revenus publicitaires colossaux. Le club incarne la gestion à l’allemande : gouvernance de bon père de famille en apparence, rigueur de capitaliste carnassier en réalité.

L’Atlético représente une toute autre réalité. Longtemps surendetté, doté d’un stade vieillot relégué à la périphérie de Madrid, le club a vécu son existence dans l’ombre du richissime Real Madrid, qui a trusté le prestige, les titres et les stars depuis sa fondation. Mais depuis l’arrivée de Diego Simeone à sa tête, les sans-grades se réveillent, bien aidés par la nouvelle prospérité économique de leur club fétiche. Malgré les millions et ses quelques stars – Godin, Koke, Griezmann – l’Atlético reste le club des ouvriers, des laissés pour compte, comme le prouvent ses couleurs : les rayures rouges et blanches, moins chères à produire, car déjà utilisées pour fabriquer les matelas de lits, ont donné aux Colchoneros leur identité et leur surnom (les Matelassiers).

Symboles d’une culture valorisant le collectif, l’effort et le sacrifice, les onze guerriers de l’Atlético s’en vont, avec Simeone, défier Munich sans se soucier des fioritures et des luxes de l’esthétique. En face, les joueurs du Bayern espèreront triompher en jouant, sans peur – ou presque… — de mourir l’arme à la main, et le ballon aux pieds. Comme de bons aristocrates.