Pourquoi il faut absolument voir « Soldats d’Allah » , le documentaire en immersion de Canal +

Le documentaire de Canal + n’est pas qu’un exercice de style journalistique spectaculaire. Il est surtout une photographie édifiante du djihadisme français.

« Soldats d’Allah », c’est la toute‐puissance des images. La violence de l’immersion. Ils sont là devant nous, ces jeunes Français prêts à mourir en martyrs, l’arme à la main. Ou des explosifs à la ceinture.

Pendant six mois, un journaliste de BFM TV s’est infiltré dans une filière djihadiste de Châteauroux dans le centre de la France. Tout est filmé en caméra cachée. La proximité avec le sujet et la mise en scène du documentaire donnent une très bonne idée des risques encourus à chaque instant par le journaliste. Son anonymat est d’ailleurs préservé : démasqué à la fin de son enquête, il est, depuis, menacé de mort.

La force du documentaire « Les soldats d’Allah » réside ici : sans proposer de lecture sociologique de la radicalisation, elle confronte le spectateur à la réalité. Elle lui laisse le seul loisir d’observer la route empruntée par ces jeunes gens. Une route commune que ce documentaire permet d’identifier.

« Il n’y a pas d’Islam là‐dedans »

Le premier constat du journaliste infiltré est clair : le djihadisme n’a rien à voir avec l’islam. Lui‐même musulman, il pourfend ces jeunes qui « salissent l’islam de (son) père ». Plus saisissant encore, une opposition forte sépare ces apprentis djihadistes des salafistes. Une réalité qui va à l’encontre des stéréotypes. Et qui confirme la distinction élémentaire qui doit être faite en France entre le salafisme d’une part, et le takfirisme d’autre part. Le second étant une sous‐branche belliqueuse du premier.

Dans les mosquées dites salafistes où s’est rendu le journaliste, le même message revient : « Méfie‐toi des gens de Daech ». De l’autre côté, les salafistes sont considérés comme « des hérétiques modérés à la botte des gouvernements occidentaux ». D’ailleurs, les djihadistes n’utilisent pas le terme « Daech ». Ils le considèrent comme « l’expression de l’ennemi ».

Leur fanatisme frappe par son absurdité. Leur culture du martyr n’a aucune limite. « On va mourir, frère » affirme Oussama, le chef de la filière, au journaliste qui a sa confiance. Tous ces jeunes n’attendent qu’une chose : leur arrivée au paradis. Ils rêvent de ces vierges censées les accueillir dans de splendides jardins, avec « de l’eau, du miel ».

L’intégrisme à défaut d’autre chose

Ce basculement dans le fanatisme est impressionnant de rapidité. Pour Oussama, il aura fallu un an. « Il n’était pas musulman au départ. Depuis un an et demi c’est un cauchemar », témoigne son père. A 18 ans, Oussama veut rentrer dans l’armée. Il se fait recaler pour des problèmes de vue. Un échec qui le traumatisera et marquera un tournant dans sa vie. « C’est de là que vient son obsession contre l’armée », note son père, abattu. Puis, à 20 ans, il devient le leader d’une cellule djihadiste.

A l’instar d’Oussama, le profil du djihadiste est celui du « mec paumé et frustré », explique le journaliste. Des parents divorcés, de la petite délinquance, un passage en prison… Tel est le lot commun de ces potentiels terroristes. Une instabilité qui crée une fragilité émotionnelle. Pour le psychanalyste Fethi Benslama, présent dans le documentaire « il faut penser le djihadisme comme une issue comme une autre, au même titre que le suicide ou la toxicomanie ».

Le tableau ici brossé fait largement écho à la pensée d’Olivier Roy. Dans un article paru dans le Monde le 24 novembre 2015, ce politologue spécialiste de l’islam affirme que « le djihadisme est une révolte générationnelle et nihiliste ». La rupture que décrit Roy entre les djihadistes et leurs parents se retrouve dans le reportage de Canal +, notamment dans la relation qu’entretient Oussama avec son père.

Mais Roy va encore plus loin. Pour lui, le ralliement de ces jeunes à Daech est « opportuniste ». Dans l’air du temps. L’équivalent du ralliement des jeunes radicaux français dans l’ultra-gauche des années 70, ou Al‐Qaida dans les années 90.

« Soldats d’Allah » est bien plus qu’un programme télévisé spectaculaire. Il est un objet majeur pour comprendre la radicalisation des jeunes Français. Il vient, par l’image, confirmer et illustrer certains aspects déjà connus du phénomène. Sans s’enliser dans l’analyse sociologique, il démontre tout du moins des similitudes dans les chemins pris vers le terrorisme.