Municipales au Royaume‐Uni : “La bataille des deux Londres” décryptée

Les élections locales se tiennent ce jeudi au Royaume-Uni. Parmi les 124 scrutins municipaux en Angleterre, c’est évidemment celui de Londres qui monopolise l’attention. Présentation des candidats et des enjeux d'un scrutin pas comme les autres.

Jour férié en France, jour d’élection dans la capitale britannique. Ce jeudi, douze candidats s’affrontent pour succéder à Boris Johnson, le truculent maire conservateur au pouvoir depuis huit ans. Comme souvent en Angleterre où le bipartisme est la règle, deux hommes se détachent. Leurs parcours respectifs, très différents, dessinent une élection à haute valeur symbolique.

Sadiq Khan, la tête d’affiche du Labour Party, est favori face à Zac Goldsmith, le candidat conservateur, millionnaire et héritier d’un riche homme d’affaire. Les derniers sondages créditent M. Khan, 45 ans et député du quartier populaire de Tooting, d’une avance de plus de dix points sur son rival tory (le surnom des conservateurs). M. Khan pourrait devenir le premier maire musulman d’une grande ville européenne en cas de victoire.

Pour rattraper son retard, M. Goldsmith, d’ordinaire plutôt modéré, a décidé de mener une campagne très agressive en s’attaquant à la religion de son adversaire. Les conservateurs ont tenté d’instiller l’idée que M. Khan, ancien avocat des droits de l’Homme, était proche des milieux extrémistes islamistes. Le journal de droite Mail on Sunday est allé plus loin en publiant dimanche en pleine une ce message, accompagné d’une tribune de M. Goldsmith : « Jeudi, allons‐nous vraiment donner la ville la plus fantastique au monde à un parti travailliste qui pense que les terroristes sont ses amis ? ». Le tout illustré d’une photographie d’un bus en flammes datant des attentats qui ont frappé Londres en 2005.

Même David Cameron s’y est mis, en accusant M. Khan d’avoir servi de « couverture aux extrémistes » islamistes à la chambre des Communes. Tout en finesse.

Face à ces attaques, M. Khan a répondu avec vigueur qu’il lui était arrivé de défendre de « dégoûtants personnages » en tant qu’avocat, mais a aussi choisi de se démarquer par ses positions : il a voté pour le mariage homosexuel en 2013 et a critiqué le port du voile. Ce fils de chauffeur de taxi pakistanais a joué la carte de l’humour sur Twitter, en interpellant directement son rival : « Hé, Zac Goldsmith, pas la peine de me montrer du doigt en criant “il est musulman“, c’est écrit sur mes propres tracts. »

Si la campagne a été si dure, cela a souvent été au détriment des arguments de fond. Aucun des candidats n’a osé critiquer le bilan de Boris Johnson, et les positionnements des travaillistes et des conservateurs ne sont pas si éloignés sur les problèmes majeurs qui touchent la capitale : la terrible crise du logement, qui rend les prix de l’immobilier inaccessibles même pour un bon nombre des classes aisées, la saturation des transports en commun (qui comptent eux aussi parmi les plus chers au monde), et le taux de pollution. Tout juste M. Khan se différence‐t‐il en insistant davantage sur la nécessité de loyers modérés et en promettant de geler les tarifs du métro.

Tout cela ne fait pas oublier que le maire de Londres dispose de pouvoirs en réalité assez limités : les transports, l’urbanisme et la police sont les seuls domaines réservés au maire. Être maire de Londres est avant tout un poste prestigieux, et un utile tremplin politique : Boris Johnson a usé de son statut pour s’inventer un rôle d’électron libre au sein du parti conservateur, et a pris la tête de la campagne favorable à la sortie de l’Union Européenne du Royaume‐Uni, défiant insolemment David Cameron. Le premier ministre britannique, partisan du maintien dans l’UE, joue sa tête avec le référendum du 23 juin prochain.

L’enjeu national rajoute du piment à cette élection : les deux grands partis britanniques sont en fâcheuse posture. Les tories n’en finissent plus de se déchirer sur la question européenne, tandis que le Labour est dans la tourmente, accusé d’antisémitisme suite aux déclarations de l’ancien maire de Londres Ken Livingstone – qui a qualifié Hitler de « sioniste ». Ironie de l’histoire : la victoire de Sadiq Khan, tenant de l’aile probusiness du parti travailliste, pourrait bien sauver la tête du très à gauche Jeremy Corbyn à la tête du mouvement. Et ce n’est pas la probable défaite de Zac Goldsmith, eurosceptique convaincu, qui attristera David Cameron…