Gauche, droite, extrême droite : Jeanne d’Arc, une figure disputée

On a souvent tendance à associer la figure de Jeanne d’Arc à tout ce que la droite fait de plus conservateur. Mais la pucelle d’Orléans est tout aussi chérie par la gauche. Loin de la sainte canonisée ou de la rebelle patriote qui a bouté l’envahisseur hors de France, elle a été tour à tour héroïne populaire, républicaine, anticléricale et victime de la royauté.

Jean-Marie Le Pen, fan de Jeanne d'Arc depuis 1972
Jean-Marie Le Pen, fan de Jeanne d’Arc depuis 1972

Catholique, royaliste, patriote et nationaliste… La droite et l’extrême-droite ont prêté de nombreuses facettes à Jeanne d’Arc, et de nombreux conflits s’engagent autour de sa mémoire. Ces dernières semaines, la Reine Elizabeth en personne a dû intervenir pour calmer les esprits autour de la pucelle et autoriser finalement la famille de Villiers, très à droite, à racheter son anneau médiéval. Mais la gauche, depuis le XIXe siècle, cherche aussi à en faire une figure de son camp, plus socialo-compatible.

Dimanche 8 mai, seulement une semaine après le rassemblement frontiste, la libération d’Orléans par la pucelle sera célébré par Emmanuel Macron, le ministre de l’économie du gouvernement socialiste. Le gouvernement n’en est pas à son premier geste. En mai 2015, Laurent Fabius alors ministre des affaires étrangères, inaugurait à Rouen le plus grand mémorial destinée à l’héroïne.

Laurent Fabius inaugure le mémorial de Jeanne d'Arc à Rouen

La roturière oubliée de la monarchie

Jean Jaurès avait même fait de Jeanne l’icône de la République. Dans L’Armée Nouvelle, synthèse de sa pensée politique, la figure historique de la gauche insiste sur la Jeanne d’Arc rat des champs. Une jeune femme partie de rien — bien que ses origines ne soient pas aussi modestes que Jaurès l’entend — qui a sauvé un royaume. La petite bergère fille de fermiers lorrains devient un symbole de la gauche prolétarienne.

« Humble fille des champs qui avait vu les douleurs et les angoisses des paysans qui l’entouraient, mais pour qui ces détresses mêmes n’étaient que l’exemple prochain d’une douleur plus auguste et plus vaste, la douleur de la royauté dépouillée, de la nation envahie. (…) Dans le bruit naissant et dans la cohue grossière des cités, le rêve de Jeanne eût été sans doute moins libre, moins audacieux et moins vaste. » (Jean Jaurès, 1911)

Loin de l’icône nationaliste, l’historiographie de gauche insiste sur son dessein national, pour en faire une princesse de l’intérêt général.

« Il n’y a dans son âme, dans sa pensée, rien de local, rien de terrien, elle regarde bien au-delà des champs de Lorraine. Son cœur de paysanne est plus grand que toute paysannerie. » (Jean Jaurès, 1911)

La victime de l’Eglise

Huile sur toile, vers 1450Entre sainte et anticléricale, la gauche a choisi son camp. C’est l’Eglise qui condamne Jeanne d’Arc pour hérésie en 1431, et qui la mène au bûcher à l’issue du procès. Il n’en fallait pas moins à l’historien Pierre Larousse pour la peindre en martyre de la Papauté dans son dictionnaire du XIXe siècle.

Béatifiée en 1909 puis canonisée par Benoît XV après la première guerre : cinq cents ans plus tard, l’Eglise a bien cherché à faire passer l’ancienne hérétique pour une sainte. Mais pour la gauche et le front populaire, ce n’est qu’une manière de réécrire l’histoire.

La féministe radicale

 

Les suffragettes manifestent (2011)
Les suffragettes manifestent (2011)

Chevalière rebelle, Jeanne d’Arc fût même une icône du féminisme. Au début du XXe siècle, les femmes qui réclament le droit de vote comptent bien sur la pucelle d’Orléans pour l’obtenir. Les militantes s’approprient l’image de la frondeuse pour illustrer leur combat contre le patriarcat. En Angleterre, les suffragettes défilent avec heaumes et armures en l’honneur de la bergère. Dans les manifestations, on scande la morale de l’histoire de Jeanne : « Death or Victory. »

Jeanne d’Arc est un personnage rare, complexe. C’est l’une des seules figures de l’histoire qui peut réunir à la fois la droite et la gauche, l’Eglise et les anti-cléricaux, Jean-Marie Le Pen et Louis Aragon. L’auteur communiste, qui fut journaliste à L’Humanité, lui a même consacré un poème.

Mon parti m’a rendu mes yeux et ma mémoire / Je ne savais plus rien de ce qu’un enfant sait / Que mon sang fût si rouge et mon cœur fût français / Je savais seulement que la nuit était noire / Mon parti m’a rendu mes yeux et ma mémoire / Mon parti m’a rendu le sens de l’épopée / Je vois Jeanne filer Roland sonne le cor / C’est le temps des héros qui renaît au Vercors / Les plus simples des mots font le bruit des épées / Mon parti m’a rendu le sens de l’épopée / Mon parti m’a rendu les couleurs de la France / Mon parti mon parti merci de tes leçons / Et depuis ce temps-là tout me vient en chansons / La colère et l’amour la joie et la souffrance / Mon parti m’a rendu les couleurs de la France

(Louis Aragon, Du Poète à son Parti,1944)

Peinture murale de Jeanne d'Arc, parmi les "grands Hommes" du Panthéon (Jules Eugene Lenepveu, 1874)

« C’est très facile pour un homme politique d’insister selon les enjeux, les moments et la politique qu’il veut promouvoir sur telle ou telle Jeanne d’Arc », explique à La Nouvelle République l’historien Nicolas Offenstadt, spécialiste des usages politiques de l’histoire. Jeanne d’Arc est ambivalente. Facile de lui faire dire ce que l’on souhaite. Il suffit simplement de n’en garder l’aspect que l’on préfère.