Sadiq Khan : le conte de fée d’un pragmatique

Traité d’islamiste, qualifié « d’ami des terroristes »  par le Mail on Sunday, menacé de mort pour avoir voté en faveur du mariage homosexuel en 2013… Sadiq Khan a été éreinté par les critiques des conservateurs, qui se sont intensifiées à outrance pendant la campagne pour le city council de Londres. Pourtant, cet homme à la chevelure grise impeccable devrait emporter la mise et devenir le premier maire musulman d’une grande capitale européenne.

Avec près de dix points d’avance dans les sondages sur son rival, le conservateur Zac Goldsmith, M. Khan n’est plus qu’à une poignée d’heures de prendre les rênes de la capitale britannique, succédant au très médiatique Boris Johnson. L’élection serait l’aboutissement d’un chemin jonché d’épines, pour celui qui a endossé la rose du Labour dans les années 1990 comme conseiller municipal à Tooting.

Tooting, c’est ce quartier populaire du sud de Londres dans lequel Sadiq Khan a grandi. Il est le rejeton d’un chauffeur de bus pakistanais et d’une couturière, et a passé toute sa jeunesse dans un council estate, les HLM britanniques. L’histoire est belle, forcément : poussé par ses parents, Sadiq Khan devient avocat des droits de l’homme sans être passé par les fameuses public schools, ces écoles privées devenues antichambres quasiment exclusives de la classe politique anglaise. Et il s’engage en politique.

« Son histoire, c’est celle de Londres »

Défenseur de la communauté LGBT, féministe, partisan d’une politique économique favorable aux entreprises mais soucieux du social, Sadiq Khan s’est senti comme un poisson dans l’eau dans le Labour de Tony Blair. Elu député en 2005, il entre même au gouvernement sous Gordon Brown trois ans plus tard.

Sadiq Khan incarne une forme de rêve londonien. Celui d’une ville cosmopolite, intégratrice des communautés, extrêmement diverse et pourvoyeuse d’opportunités à ceux qui veulent bien les saisir. Benjamin Butterworth, président des jeunes du Labour à Londres, est dithyrambique sur son candidat : « Sadiq Khan comprend l’identité de Londres, et il n’a pas peur de la défendre, argumente‐t‐il. C’est une ville mondiale. La diversité n’est pas une faiblesse, c’est le meilleur argument de Londres. »

La comparaison avec Zac Goldsmith, fils de millionnaire éduqué à Eton, décrit par le Guardian comme « le représentant déprimant de la clique du parti conservateur au pouvoir », est forcément à l’avantage de M. Khan à Londres. Jess Black, sympathisante du Green Party qui a voté pour Sadiq Khan, souligne la rupture qu’incarne le candidat du Labour : “Vous ne pouvez pas juste avoir des vieux hommes blancs issus de la bourgeoisie pour gouverner une ville aussi multiculturelle que Londres.” Plus qu’une nouveauté, la candidature de M. Khan est une évidence pour beaucoup. Ce fin politique a d’ailleurs beaucoup joué sur la carte populaire dans sa campagne, tentant de lier ses origines sociales à sa vision politique. «  Mon parcours symbolise le fait que Londres est une ville formidable, a confié le candidat au Monde. J’aime cette ville qui m’a donné toutes mes chances ». Benjamin Butterworth résume : « Son histoire, c’est celle de Londres ». Et elle est belle, forcément.

Incongruité dans l’œil d’un Français : Sadiq Khan n’a pas spécialement mis en avant sa religion durant la campagne. Lui qui défend depuis le début de sa carrière politique un islam modéré a même critiqué le port du voile, très fréquent chez les musulmanes dans cette ville communautarisée. Plus familières pour un Français, les violentes attaques de la droite contre les liens supposés de Khan avec des islamistes ont sans doute été assez inefficaces. « Ce genre de campagne a très peu de chance de fonctionner à Londres, juge Declan Seachoy, militant du Labour. Il y a énormément de nationalités et d’origines diverses dans cette ville, ce que les gens acceptent ».

Histoire incroyable, idées très normales

Bien dans son époque, bien dans sa ville. Les origines musulmanes et pakistanaises de M. Khan sont d’autant mieux acceptées qu’il est l’image type de l’intégration réussie, ce modèle de fils d’immigré émancipé dans et en dehors de sa communauté. « Il est “très Londres“, poursuit Deaclan Seachoy. Il a un accent londonien, utilise des expressions londoniennes ». L’authenticité affichée par le candidat de 45 ans a entamé la crédibilité des attaques portées à son encontre. 

Pourtant, Sadiq Khan ne fait pas l’unanimité dans son propre camp. Au‐delà de l’image d’Epinal incarnée par ses origines, l’homme est marqué politiquement comme un centriste, proche de Tony Blair… et assez éloigné de Jeremy Corbyn, le leader actuel du parti, très à gauche. Les partisans de Corbyn portent un regard assez dur sur le candidat Khan, et beaucoup jugent comme Deaclan qu’il est « le politicien typique, prêt à dire n’importe quoi pour être élu. » L’ancien avocat a voulu rassurer les Londoniens de gauche – souvent aussi libéraux en économie qu’ils le sont en matière de mœurs – en se présentant comme « le maire le plus “pro‐business“ de l’histoire de la ville ». Ses propositions en matière de transports ou de logement n’ont rien de radical. « Je pense que personne ne s’attend à des feux d’artifice de la part du maire Sadiq », sourit un militant du Labour.

Le Guardian le résume à grands traits : « M. Khan est une figure très traditionnelle du Labour londonien en de nombreux aspects. L’élément inattendu, c’est qu’il est le fils d’immigrés. » Un détail loin d’être anodin, pour une ville qui n’a connu que des maires blancs alors qu’un quart de sa population est née hors d’Europe.