Cannes 1939, une arme culturelle contre “les régimes fascistes”

L’historien Olivier Loubes vient de publier Cannes 1939, le festival qui n’a pas eu lieu. Il nous dévoile les coulisses diplomatiques de la création de l'événement, à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Retour sur l’histoire méconnue d’une première édition plus politique qu’artistique.

Ce fût longtemps le festival oublié. Cannes 1939 : l’édition fantôme. L’historien Olivier Loubes dépoussière ce non‐événement. Il a publié, début avril, le premier livre sur la cérémonie annulée : Cannes 1939, le festival qui n’a pas eu lieu (éd. Armand Colin). Cette plongée dans les archives l’a entraîné loin des paillettes et de la passion cinéma. Avant les rêves et les ambitions artistiques, l’identité du festival de Cannes est celle d’une bataille géopolitique, d’un événement créé par l’Etat français à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Car l’édition de 1939 n’a pas seulement été empêchée par le début des combats. Sa création est un acte de « diplomatie culturelle offensive », dans une Europe où monte les tensions.

Concurrencer la Mostra fasciste

« Tout commence à Venise, en 1938 », raconte Olivier Loubes. La Mostra, crée six auparavant, est le premier rendez‐vous cinématographique international né sur le sol européen. L’édition de 1938 va bousculer ce monopole. Cette année‐là, « le palmarès est téléguidé par Hitler et Goebbels ». Les films de propagande fasciste l’emportent : le long métrage allemand, Les dieux du stade, et Luciano Serra, pilote un film coproduit par le fils de Benito Mussolini, Victorio. L’affront heurte les démocraties. D’autant qu’au même moment, le Duce signe un décret de contrôle des importations de films américains. « Un crime contre le libéralisme », explique Olivier Loubes. Les Etats‐Unis décident de boycotter la Mostra.

 

L’idée commence alors à émerger en France. Pourquoi ne pas créer un festival alternatif ? Une façon de « tenir bon en montrant ses muscles culturels ». Jean Zay, le ministre des Beaux‐Arts, est un ardent défenseur du projet. Les démocraties doivent montrer leur fermeté face aux dictatures. Le propos affole les soutiens de la ligne dite « munichoise ». Ils défendent la doctrine d’apaisement du Premier ministre britannique, Neville Chamberlain, qui réunit les grandes puissances européennes pour discuter lors de la célèbre conférence de Munich. « Ils ne veulent rien faire qui risquerait de fâcher les dictatures. Ils s’opposent donc à la création d’un festival français concurrent de la Mostra, considéré comme une agression contre les régimes fascistes ».

 

Finalement, la ligne anti‐munichoise l’emporte. La création du festival est un tel enjeu géopolitique qu’elle est l’objet de discussion entre la France et les Etats‐Unis, au printemps 1939. Les Américains accordent leur soutien au festival qui doit se tenir à Cannes début septembre. Quelques points sont cependant négociés. Pour chaque édition, les pays sélectionneront leurs candidats en proportion de la quantité des films produits par les industries nationales. Second volet : le 10 août, la France signe un décret d’autorisation d’importation « sans limite » des films américains. « Le décret ne sera jamais appliqué, puisque la guerre éclate, mais il réapparaîtra en 1946 avec les accords Blum‐Byrnes, bien plus célèbres ».

Quel héritage? 

Cannes 1939 est finalement annulé le 29 août 1939, deux jours avant l’ouverture de la cérémonie. Cette création porte en elle tous les enjeux de l’époque troublée de l’avant-guerre. « C’est un camp transatlantique qui se dessine déjà. Je parle dans mon livre d’une guerre froide antifasciste ». Ce contexte donnera pendant longtemps un caractère hautement diplomatique aux rencontres de la croisette. La toute première édition, en 1946, est ainsi marquée par les divisions de la guerre froide. « Jusqu’en 1957, il y avait une clause dans le règlement du festival. Les organisateurs avaient la possibilité de refuser un film si l’une des nations participantes considérait qu’il portait atteinte à son sentiment national. Vous imaginez en temps de Guerre Froide ? Il y a eu des débats extrêmement forts dans les coulisses du festival à cette époque là. »

 

« Ces enjeux n’existent plus aujourd’hui », note Olivier Loubes. En 1972, le festival prend un virage qui transforme définitivement son identité. Ce sont désormais les organisateurs du festival qui sélectionnent eux‐mêmes les films en compétition. S’en est fini du « festival des nations », s’amuse l’historien. « Aujourd’hui, il y a toujours beaucoup de politique dans le choix du Palmarès. Donner le Grand Prix du jury à Un Prophète, par exemple, ce n’est pas anodin. Mais le contexte international n’est plus le même ». Plus de lutte d’influence ? Le festival de Cannes reste le second événement le plus suivi dans le monde, derrière les Jeux Olympiques. « Mais le cinéma n’est plus le média de masse aujourd’hui. La plupart des batailles se jouent maintenant sur Internet ».

 

9782200613556-001-X - copie