Eurovision : batailles et alliances diplomatiques

Quarante-deux pays concourent pour la 61ème édition de l’Eurovision, en Suède. Des pays amis, d'autres ennemis : tout un réseau de ficelles diplomatiques qui se tirent dans les coulisses de la compétition.

Le kitsch et les trémolos dans la voix sont un élément indispensable de l’Eurovision. Mais le concours musical, au-delà de la musique et des paillettes, est aussi un enjeu “géopolitique”. Samedi soir, comme chaque année, les petites alliances et les règlements de compte seront au rendez-vous. Impossible de “dépolitiser l’Eurovision”, juge Jess Carniel, chercheuse en sciences sociales de l’université de Southern Queensland en Australie et spécialiste de l’événement. Les voisins s’échangent leurs points, tandis que les ennemis de toujours se regardent en chiens de faïence.

Les alliés de toujours

Peu importe la chanson, certains pays restent les fidèles soutiens de leur voisin, car le concours interdit aux habitants du pays de voter pour leur candidat. Une étude du cabinet Délits d’opinion parue en mai 2015 pointe le vote systématique de quelques participants : ainsi, entre 2004 et 2014, la Croatie a donné sa préférence à l’Albanie, la Biélorussie à la Russie, la Suède à la Norvège et la Serbie à la Bosnie-Herzégovine.

L’étude dessine quatre grands blocs amis, à la proximité historique et culturelle. Les pays nordiques se serrent chaque année les coudes, comme le font de leur côté les pays de l’ex-Yougoslavie, les Etats baltes ou les autres anciennes républiques de l’URSS.

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Les blocs alliés du concours de l’Eurovision. 

L’Eurovision est surtout un champ de bataille diplomatique, celui de combats symboliques entre rivaux. En 2015, l’Arménie était ainsi invitée à modifier les paroles de la chanson « Don’t Deny » (« Ne niez pas »), allusion trop directe au refus de la Turquie de parler de génocide à propos des massacres d’Arméniens 100 ans plus tôt. Deux ans plus tôt, la Russie protestait contre une manipulation des résultats en Azerbaïdjan, pays qui, étrangement, lui avait attribué zéro point. L’Eurovision avait diligenté une enquête et donné raison à Moscou.

2016 : la polémique tatare

Cette année, c’est la chanson ukrainienne qui a suscité la polémique. « Quand les étrangers arrivent, ils viennent dans votre maison. Ils vous tuent et disent : “Nous ne sommes pas coupables” », chante Jamala, tatare de Crimée désignée comme candidate nationale par l’Ukraine. Depuis l’annexion de la péninsule par la Russie, il y a deux ans, les militants tatars souffrent de la répression russe. Les domiciles sont perquisitionnés, plusieurs dirigeants de la minorité ont été emprisonnés, d’autres interdits d’entrée sur le territoire. Dénonciation directe de ces événements, la chanson de la jeune ukrainienne a fait grincer des dents côté russe.

Les organisateurs de l’Eurovision restent ambigus. Le règlement stipule que “les paroles, discours ou gestes de nature politique ou similaire ne sont pas autorisés”. Pour autant, la chanson ukrainienne, “1944”, a été validée malgré sa dénonciation politique explicite. De même en 2014, les votants en Crimée étaient comptabilisés comme Ukrainiens, alors que la Russie revendiquait le territoire. Les organisateurs s’étaient expliqués par des “raisons techniques”. À l’inverse, pour la finale de Moscou en 2009, moins d’un an après le conflit entre Russie et Géorgie, ils avaient exigé que le groupe géorgien Stephane & 3G réécrive “We Don’t Wanna Put In”, critique transparente contre le président Vladimir Poutine. La Géorgie avait refusé, et n’avait pas participé.