Le papier est mort, vive le papier !

Les chiffres de diffusion alarmants de la presse papier témoignent de l’état morose d’une industrie souvent décrite comme dépassée. Mais ceux qui misent aujourd’hui sur le papier, loin de se résigner au numérique, font le pari de la qualité.

La déferlante des fils d’actualité en direct a‑t-elle sonné le glas de la presse papier ? Les chiffres sont en tout cas sans appel. En moyenne, la diffusion des journaux papier a diminué de près de 6% en 2015–2016 par rapport à l’année précédente, selon l’Alliance pour les chiffres de la presse et des médias (ACPM). De quoi faire vaciller les plus grands noms de la presse quotidienne. Pour le salut de la presse papier, le changement est nécessaire, et certains l’ont bien compris en privilégiant la qualité tant sur le fond que sur la forme. Journaux plus chers, périodicité plus longue, promesses éditoriales neuves : la nouvelle presse papier a débuté sa mutation.

“Il faut une réelle plus-value”

Le créneau de l’actualité chaude est aujourd’hui monopolisé par la presse connectée, et a rendu nécessaire un changement net dans les lignes éditoriales de la nouvelle presse papier. Nicolas Kaciaf, sociologue des médias, l’explique : “Pour que les gens puissent acheter un journal, il faut une réelle plus value.” L’analyse et les sujets de fond sont de ce fait l’essence de cette nouvelle presse, symbolisée par des titres comme Society, Le 1, ou encore XXI. Celui-ci, lancé en 2008, est considéré comme précurseur du “slow media”, en réaction à la course effrénée à l’information sur le net : l’accent est mis sur les formats longs. Mais c’est surtout par ses choix esthétiques que XXI s’est démarqué, en misant notamment sur une qualité graphique au dessus de la moyenne à travers photographies et illustrations, qui explique son prix très élevé (15,50€). Il n’est cependant pas un frein : XXI  tire en moyenne près de 50 000 exemplaires, et se trouve en bonne situation financière.

Un lecteur du Monde à la terrasse d'un café parisien - © Romain Gaspar
Un lecteur du Monde à la terrasse d’un café parisien — © Romain Gaspar

L’innovation se trouve dans la différence avec ces nouveaux titres, et certains, comme Gonzaï, font même le choix étonnant de passer du web au papier dans un format magazine. Bastien Landru, rédacteur en chef adjoint, revendique le confort du format : “On voulait faire des choses qui sont de l’ordre du reportage ou de la long story sur du papier, parce que c’est quand même mieux à lire comme ça. Une enquête de 40 000 signes, c’est rarement agréable sur internet.”  Gonzaï a ainsi placé le visuel au centre de sa création, jusqu’à influencer la ligne éditoriale : “On attribue 6 à 10 pages pour un sujet portfolio, puisqu’on demande à un artiste de parler de ses images. Ca se voit aussi dans nos contributions, on bosse très souvent avec certains illustrateurs.” Le bimestriel, lancé sur papier en 2013 et qui s’appuyait jusque là sur un format direct to fans (les magazines étaient directement envoyés aux lecteurs), a organisé en 2016 une campagne de financement participatif nommée Do or die dans le but de paraître en kiosque, qui s’est achevée par un succès.

“Notre seule façon de vendre est de publier sur papier”

Cette nouvelle attirance pour le papier est également symbolique de l’évolution des modèles économiques de ces magazines. La gratuité de l’information sur le web crée une autre relation avec le lecteur, notamment à travers l’appel au financement participatif ou à l’abonnement. Les mooks ont misé sur l’information payante, à la manière d’Elephant, revue de culture générale dont la rédactrice en chef, Guénaelle Le Solleu, assure que “sur Internet, les gens sont habitués à tout faire gratuitement. Notre seule façon de vendre est de publier sur papier.” Elephant revendique aujourd’hui en moyenne 45 000 tirages et 5000 abonnés. Les abonnements restent un moyen d’assurer des revenus, tout comme la publicité, même si les moeurs évoluent : si, d’une part, Bastien Landru assure n’avoir aucun problème avec la publicité (“on a toujours dit que s’il fallait vendre notre cul, on l’emballerait dans du papier cadeau”), d’autres font du choix de l’absence de publicité un argument de vente de cette nouvelle presse papier, en privilégiant l’indépendance économique, à la manière de publications comme Le 1 ou XXI.

Le 1 n’a rien inventé. Buster Keaton dans The High Sign (1921).
Le 1 n’a rien inventé. Buster Keaton dans The High Sign (1921).

Publicité ou non, la presse papier vaut de plus en plus cher en raison de cette exigence de qualité nouvelle, et s’adresse donc à un lectorat différent, “avec une certaine aisance financière, une certaine caractéristique sociale”, selon Nicolas Kaciaf. Mais c’est cette exigence qui peut la faire sortir de la crise : Bastien Landru assure que Gonzaï “se porte bien”. “On n’a pas de salarié, on est quatre à posséder le truc. Le journal s’autofinance. On n’embauche pas, mais en tant qu’entité, Gonzaï s’équilibre et paye les gens. Nous aimions coller nos timbres nous-mêmes, mais l’heure est venue de jouer dans la cour des grands.