Journalisme : l’écriture gagnante au tiercé Google

Aujourd'hui, pour n'importe quel site web, être dans le top 3 des références Google peut rapporter gros. Mais quand on vit de sa plume, jouer à ce tiercé-ci n'est pas facile : l'écriture journalistique doit s'adapter à l'algorithme.

« Jusqu’à présent, vous avez eu l’habitude d’écrire pour votre professeur, une seule personne qui maîtrise mieux que vous ce dont vous parlez. Maintenant, vous devrez écrire pour plein de gens, qui en savent moins que vous sur les sujets que vous traitez. » Cette phrase, prononcée par le directeur des études d’une école de journalisme le jour de la rentrée résume bien l’enjeu de l’écriture journalistique : être accessible à tous.

T.B.R : Techniques de base rédactionnelles

Pas question d’écrire à l’instinct ou de se laisser aller dans de grandes envolées littéraires : un journaliste utilise toute une série de techniques qui rendent son article à la fois compréhensible et attrayant. Être concis, prodiguer une information par phrase, mentionner les 5W — les cinq questions essentielles à se poser : Who ? Where ? What ? When ? Why ? – sont quelques exemples de ces techniques rédactionnelles que tout bon journaliste a ancrées dans on esprit. Pour Hélène Despic‐Popovic, ex‐journaliste spécialiste de l’Europe de l’Est à Libération, il s’agit aussi d’ « échapper à l’uniformité » ; « On raconte une histoire, le récit doit être alerte et avoir du relief (…) Pour moi c’est ainsi qu’on fait de bons journalistes. », ajoute‐t‐elle.

L’exigence de l’algorithme

Mais aujourd’hui, les journalistes doivent composer avec une exigence supplémentaire : celle des algorithmes d’Internet, qui indexent les articles sur la base de mots‐clés. Plus ces mots‐clés sont présents, plus l’article sera placé haut dans les références de recherche des internautes. Et il ne s’agit pas seulement des titres : les intertitres, mais aussi le corps de texte et les légendes, voire les noms des URL comptent. Mathieu Molard, rédacteur en chef de Street Press, parle par expérience : « Avec la contrainte web, nous nous sommes rendus compte que le titre “à la Libé” ne marche pas du tout sur Internet. Il faut trouver un titre qui soit informatif d’emblée. »

Les titres de Libération, une identité forte, mais pas très “Google‐friendy”. “Libé, les meilleurs titres”, d’Hervé Marchon, préface de Stéphane de Groodt. Editions de La Martinière. 224 pp

 

Cette façon d’adapter l’écriture journalistique au référencement Internet porte un nom barbare : le SEO, pour Search Engine Optimization. Cette technique est quasiment devenue indissociable du métier de journaliste, qui s’improvise en développeur : « Pour Facebook, on a réalisé une étude sur l’audience de chaque article posté, et on connaît maintenant les heures de pointe, celles où il faut publier le plus. », explique Mathieu Molard. Beaucoup de stagiaires en journalisme ont aussi dû s’adapter au SEO. « Dans la rédaction web où j’ai fait mon stage, on m’a félicitée parce que j’écrivais, selon eux, comme pour une dépêche AFP. », témoigne Pauline.

(Capture écran, recherche "Sarkozy" sur Google Actualité, le 27/09/2016).
(Capture écran, recherche “Sarkozy” sur Google Actualité, le 27/09/2016).

Nécessaire pour beaucoup de rédactions si elles veulent voir leur site consulté régulièrement, le SEO n’est pas pour autant populaire auprès de tous les journalistes. Hélène Despic‐Porovic, qui a débuté son métier sur machine à écrire, s’est adaptée au géant Internet comme tout le monde mais n’en fait pas une obsession. Elle assume même clairement sa réserve : « Mes articles sont faiblement référencés et ça m’est égal. (…) On demande aux journalistes de tout savoir faire désormais, je pense que leur écriture s’en trouve forcément dégradée. »

David Morcrette, rédacteur en chef du Repaire des Motards, se montre plus nuancé. S’il compose depuis longtemps avec l’exigence de l’algorithme pour son site créé en 1999, il considère que les règles doivent doivent rester très claires : « Le SEO ne doit pas primer sur la qualité de rédaction de l’article (…) On écrit toujours pour son lecteur, pas pour Google. » Reste encore à capter l’attention de ce précieux lecteur entre deux photos de chatons …