Des cartes bancaires pour les réfugiés : l’extrême droite fantasme

Une information selon laquelle les réfugiés en Turquie vont obtenir des cartes bancaires et comptes en banque de la part de l’Union européenne agite les comptes Twitter proches des milieux d’extrême droite. Marine le Pen est à l’origine de cette affirmation qui, présentée ainsi, est totalement inexacte.

L’intox

Une rumeur affole les comptes twitters proches des milieux d’extrême droite depuis ce lundi 3 octobre : la Commission européenne s’apprêterait à distribuer aux migrants établis en Turquie des cartes bancaires. L’information est véhiculée par des comptes associés à ce qui est communément appelé la « fachosphère ».

https://twitter.com/justofly/status/783192862716489729

Le sujet a également été repris par plusieurs médias proches de l’extrême droite et par des sites internet qui véhiculent régulièrement de fausses informations.

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L’origine de cette intox est facilement retraçable. Marine Le Pen, invitée de l’émission Les 4 vérités sur France 2, a affirmé que les réfugiés allaient recevoir des cartes bleues accompagnées de comptes en banque.

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Pour revoir l’extrait : http://www.france2.fr/emissions/telematin/actu/les-4-verites_511801 à partir de 3 min 50.

Marine Le Pen : « La Commission européenne envisage de délivrer des cartes bleues aux migrants en Turquie pour qu’ils aient un pécule. Au moment où, je vous le rappelle, en France, les APL vont être soumises à conditions pour les étudiants et au moment où on vient de geler pour la deuxième année consécutive la revalorisation des retraites. »

Caroline Roux : « On distribue des cartes bleues avec des comptes en banque ? »

Marine Le Pen : « Oui madame, on va donner une carte bleue avec un compte en banque. Quand on sait le nombre de Français qui sont interdits bancaire compte tenue de la précarisation généralisée en France, oui, on se dit honnêtement qu’on trouve que les efforts devraient porter plutôt sur nos propres compatriotes. »

Dans cette séquence, Marine Le Pen met au même plan la situation des Français interdits bancaires et ce qu’elle affirme être une distribution de « cartes bleues » aux migrants. La déclaration a été retranscrite sur le compte officiel de la candidate et largement relayée sur Twitter.

Pourquoi c’est faux

Ces affirmations inexactes s’appuient sur une déclaration de Christos Stylianides, commissaire européen chargé de l’Aide humanitaire. En visite à Ankara le 26 septembre dernier, il a annoncé une distribution de cartes de débit prépayées destinées aux réfugiés. «L’argent sera dépensé dans les magasins locaux et cela va profiter aux commerces locaux et encourager la cohésion sociale entre citoyens turcs et réfugiés », a assuré le commissaire européen.

Il n’est en aucun cas question de cartes bancaires classiques, associées à des comptes en banque comme l’affirment les auteurs de cette fausse information. Mettre sur un pied d’égalité les Français en situation d’interdit bancaire et les migrants dotés de ces cartes prépayées n’a aucun sens. Ces cartes ne donnent accès à aucun compte en banque, n’offrent aucune prestation complémentaire (assurances…) et, surtout, ne peuvent pas être créditées par leur propriétaire. De plus en France, le « droit au compte » permet à toutes personnes de nationalité française ou résidant dans l’Hexagone d’ouvrir un compte en banque. Toute évocation de « cartes bleues » ou de « cartes de crédit » par  les comptes Twitter proche de l’extrême droite est donc tout simplement erronée.

Les cartes destinées aux réfugiés seront créditées chaque mois de 100 livres turques, soit environ 30 euros. L’opération coûtera à l’Union européenne près de 350 millions d’euros et devrait profiter à un million de réfugiés sur les trois millions, majoritairement syriens, accueillis par la Turquie. Cette dépense est une part de l’aide de 6 milliards d’euros accordée à l’Union européenne pour la Turquie. Une aide prévue de longue date, depuis mars dernier, lors de la conclusion de l’accord sur la répartition des migrants passé entre l’UE et Ankara.  L’opération a pour but de permettre aux migrants d’acheter de la nourriture, des vêtements ou de payer un logement et une scolarité pour les enfants.. L’initiative est supervisée par le Croissant-Rouge turc et le Programme alimentaire mondial, avec le soutien des autorités turques.

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De nombreux médias ont été beaucoup plus prudents et justes dans le traitement de cette information. Nulle trace de « cartes bancaires » ou de « cartes bleues » dans les gros titres. Les termes « carte prépayées » ou « carte de paiement » utilisés sont bien plus proches de la réalité.

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Récidive

Ce n’est pas la première fois que les milieux d’extrême droite fantasment sur la mise en place de cartes bancaires réservées aux migrants. En juillet dernier, la publication sur Facebook et Twitter d’une photographie montrant une carte bleue destinée aux demandeurs d’asile avait enflammé les réseaux sociaux.  Le cliché était souvent accompagné d’un commentaire : « Cette carte permet d’effectuer des retraits pouvant aller, selon les cas, jusqu’à presque 40 euros par jour ! » Cette information inexacte avait notamment été relayée par le député européen Front national Bernard Monot.

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Un article des Décodeurs du Monde s’est alors chargé de rétablir la vérité. Il ne s’agit pas d’une aide réservée aux demandeurs d’asiles mais de l’ATA (allocation temporaire d’attente) dont peuvent aussi bénéficier les apatrides, les salariés expatriés ou encore des détenus libérés. Le montant de 40 € par jour cité dans les commentaires est aussi très approximatif. L’aide de base est de 6,80 €. L’allocation de 40 € est réservée aux familles composées de dix personnes.

Dans tous les cas, la mise en place de cartes de débit destinées aux réfugiés présente des avantages. Elle permet de limiter la circulation d’argent liquide, de réduire le développement d’une économie parallèle et permet aux réfugiés de passer par les canaux classiques de l’économie. Surtout, elle garantit aux bénéficiaires un accès permanent aux ressources, de nombreux réfugiés n’ayant pas la possibilité de profiter directement des aides des organisations non gouvernementales.