Noun, triangle inversé, parenthèse, que signifient ces signes sur les réseaux sociaux

Discrets, presque invisibles... sauf pour les initiés. Plusieurs sigles pullulent sur Twitter en France et aux Etats-Unis. Des symboles d’identification mais aussi de stigmatisation.

Un clic pour ouvrir un onglet internet. Un deuxième pour atteindre une page Twitter. Quelques secondes sur la page d’accueil suffisent pour voir apparaître des profils affublés de sigles spéciaux, discrets, et parfois discriminatoires. 

Cette tendance remonte à l’été 2014. Une étudiante à Sciences Po Paris inscrit à côté de son pseudo un ” ن”, lettre arabe signifiant “noun” pour les chrétiens d’Orient. Elle explique alors dans un “post” afficher ce signe en soutien à cette population persécutée par Daech en Irak. Les terroristes de l’organisation terroriste Etat islamique marquent en effet d’un “n” à l’envers surmonté de deux points les habitations de chrétiens avant de les exécuter. L’initiative de la jeune fille est rapidement copiée dans plusieurs pays.

https://twitter.com/diradefo/status/490781830602555392

Le “noun”, victime de la récupération politique

Défendre les chrétiens d’Irak, lutter contre Daech, avec une lettre comme symbole. Le mouvement initié par les catholiques s’est rapidement étendu à la sphère politique de droite : d’Eric Ciotti, député Les Républicains des Alpes‐Maritimes, à Patrick et Isabelle Balkany, respectivement maire et conseillère municipale LR de Levallois‐Perret, en passant par Rachida Dati, ancienne Garde des Sceaux. La plupart d’entre eux ont depuis effacé ce signe, pour ne pas être assimilés à la “fachosphère”, cet ensemble de comptes d’extrême droite.

Car les comptes qui reprennent le “noun” ne se destinent pas tous à soutenir les martyrs chrétiens d’Irak. Le “ن” est aussi récupéré par Damien Rieu, porte‐parole de Génération Identitaire, mouvement d’extrême droite, et par des milliers d’anonymes. Sur leurs profils, ces internautes qui ajoutent le “noun” à leur pseudo, emploient fréquemment les mots‐dièse #manifpourtous, #patriotes, #identitaires #HollandeDémission et sont adeptes des messages patriotes, islamophobes et racistes.

L’utilisation d’un symbole pour exprimer une idée n’est pas exceptionnelle. Trois parenthèses qui entourent un pseudonyme, un triangle vide positionné à l’envers, un croix blanche représentée dans un carré violet… De plus en plus d’utilisateurs des réseaux sociaux, Twitter en première ligne, s’identifient avec des sigles, plus ou moins déchiffrables, dans le but de se reconnaître entre eux, mais aussi parfois de stigmatiser voire d’intimider.

La face cachée de l’antisémitisme sur les réseaux

La triple parenthèse, (((pseudo))), est née aux Etats‐Unis en 2014. A l’époque, l’émission antisémite et proche du mouvement américain “all‐right” (droite alternative), “The Daily Shoah”, fait résonner un écho à chaque fois qu’un nom à consonance juive est cité. “Ces patronymes résonnent à travers l’Histoire”, explique sans sourciller le blog d’extrême droite Right Stuff. C’est justement cet écho que les trois parenthèses symbolisent.

Les personnes visées par la triple parenthèse deviennent la cible d’insultes et de menaces de la “fachosphère”. Jonathan Weisman, journaliste au New York Times, a été un des premiers à écrire sur ce sujet, ayant lui‐même été victime d’antisémitisme sur le web. Il raconte, sur le site de son journal, avoir été interpellé sur Twitter par le compte @CyberTrump (aujourd’hui supprimé), qui l’avait nommé “(((Weisman)))”. Sentant que ces parenthèses visaient sa religion, il demande une explication.

@CyberTrump lui avait délivré une réponse ouvertement antisémite : “Quoi, oh, la fameuse intelligence ashkénaze, hahaha !” puis “C’est un signe de reconnaissance, idiot. Avec mes camarades non‐Juifs, on appelle un chat un chat”.

Plusieurs soutiens de Donald Trump l’insultent alors sur Twitter. Le journaliste reçoit même des photos du camp d’extermination d’Auschwitz, des menaces de mort…

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Un tweet contre les journalistes juifs attaqués en ligne, détournant une photo d’Auschwitz en remplaçant « Arbeit Macht Frei » par le slogan de la campagne de Donald Trump. Capture d’écran.

Sigle ton patriotisme

Du côté de certains utilisateurs francophones des réseaux sociaux, la mode est d’afficher son patriotisme, son affinité pour des partis d’extrême droite des mouvements identitaires. Le compte Twitter @RenardDuNet a ainsi choisi un triangle inversé. Selon son modérateur, “il s’agit du symbole des patriotes”. Sans autre explication quant à l’ambiguité de ce symbole.

Rappelons que les triangles de couleurs différentes étaient aussi un système de marquage nazi des prisonniers dans les camps. Par exemple, le triangle rose pointé vers le bas est un des symboles de la communauté homosexuelle. L’étoile de David, symbole de la religion juive, se compose elle de deux triangles opposés.

Ce signe peut être agrémenté d’autres symboles, comme par exemple des croix, représentant la “résistance” du peuple chrétien face à une invasion présumée d’étrangers.

https://twitter.com/NightWarrior732/status/785581654622416896

Ces insignes caractéristiques permettent de fédérer une communauté pour partager un message, le plus souvent islamophobe et xénophobe. On trouve aussi dans les tweets une volonté de “réinformer” les internautes “désinformés” par des médias qui seraient à la solde d’un pouvoir “gauchislamiste”. capture-decran-2016-10-11-a-14-21-13

Incognito… ou presque

Il est très difficile pour les réseaux sociaux de repérer les sigles utilisés par les différents comptes et d’identifier les messages à caractère racistes tels que les triples parenthèses. Et pour cause, les moteurs de recherche comme Yahoo ou Google, et les réseaux sociaux tels que Twitter, Facebook, ou encore Instagram, ne prennent pas en compte les signes de ponctuation dans les requêtes des utilisateurs. Impossible donc d’identifier des victimes de “l’écho” en écrivant “(((“ sur Internet.

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Face aux requêtes des internautes, les géants du web ont dû réagir. En mai 2016, Twitter, Facebook et Google se sont entendus avec l’Union européenne afin de traquer ces messages. Ils se sont engagés à les faire disparaître dans les 24 heures. Désormais, Twitter supprime immédiatement les messages de ce type et enquête automatiquement sur les profils concernés. Une solution qui n’est que temporaire, car rien n’empêche les personnes bannies d’un réseau social de s’y inscrire à nouveau. Sous un autre pseudonyme.