Le flou sur les conséquences économiques du tabac

Le tabac coûte cher et pas seulement pour les fumeurs. L'Etat dépense chaque année plusieurs millions d'euros dans la prévention, le soin et les diverses conséquences de la cigarette. Des données difficiles à récolter et souvent contradictoires d'un organisme à un autre.

Le ministère des Affaires sociales et de la Santé lance cette semaine l’opération « Moi (s) sans tabac ». Depuis le 10 octobre, des kits sont distribués gratuitement en pharmacies pour aider les fumeurs à arrêter. Les campagnes anti‐tabac sont souvent accompagnées de données sur les conséquences de sa consommation : santé, coût humain voire même coût social. Mais comment sont calculées ces conséquences ? Peut‐on estimer avec précision le coût du tabac ? Décryptage.

Un nombre de morts contradictoire

L’Alliance contre le tabac fournit sur son site des informations sur les conséquences du tabac. Ces données sont collectées par l’Observatoire des français des drogues et des toxicomanies (OFDT). On y apprend que le tabac est responsable de 60 000 morts en 2010. Des chiffres en contradiction avec le rapport du même organisme publié en 2015. Il dénombrait 78 966 décès en 2010, une estimation reprise par la Cour des comptes dans un rapport de 2016. En fait, l’Alliance contre le tabac s’est appuyée sur une fiche publiée par l’OFDT en juin 2010. Or les données publiées dans cette étude correspondent en réalité à des chiffres plus anciens : l’estimation de 60 000 morts du tabac par an se base sur des données collectées entre 2000 et 2006.

Pierre Kopp est professeur à l’université Panthéon‐Sorbonne et chercheur au Centre d’Economie de la Sorbonne, et à Paris School of Economy. C’est lui qui a réalisé les études sur le coût social du tabac pour l’OFDT reprises par l’Alliance pour le tabac et la Cour des comptes. Il explique dans l’une de ses publications les importantes variations de chiffres, presque 20 000 morts de plus par an : “Cette multiplication est le résultat à la fois d’une amélioration des connaissances épidémiologiques et d’un changement dans la méthodologie du calcul économique public adopté officiellement par les pouvoirs publics.”

Source: OFDT

Un coût social difficile à évaluer

Pour chiffrer les conséquences du tabac, les analystes évoquent régulièrement la notion de “coût social” du tabac, une notion floue et difficile à mesurer. L’Observatoire français des drogues et toxicomanie l’associe au coût monétaire des conséquences du tabac et du trafic. Il prend en compte, par exemple, la valeur des vies humaines perdues, la perte de la qualité de vie, les pertes de production mais aussi l’impact sur les finances publiques pour les campagnes de prévention comme les retraites économisées.

Ainsi, la mortalité liée au tabac a fait “économiser” à l’Etat 1,791 milliard d’euros en 2010. Mais, contrairement à une idée reçue, l’Etat ne s’enrichit pas avec le tabac. Si les taxes ont rapporté 10,40 milliards d’euros en 2010, le coût total pour l’Etat est largement supérieur : près de 26 milliards d’euros.

Les données sur le tabac restent difficiles à collecter et à analyser. Chaque pays a une méthode de calcul différente. En France, le rapport Quinet de 2013 encadre les estimations du chercheur Pierre Kopp. Ce rapport indique la valeur de la vie statistique, définie comme “l’effort que la collectivité est prête à consentir pour réduire un risque de décès”. Il estime la valeur de la vie statistique à trois millions d’euros, là où le dernier rapport l’estimait à 1,9 million d’euros.

Ces études sur le coût social de la cigarette sont contestées. L’économiste Jean Gadrey a signé dans Alteréco plus une tribune très critique à l’encontre de l’étude de Pierre Kopp. “Ce n’est qu’un nouvel exemple de la façon dont des économistes font la Une des médias avec de la « gonflette », ici spectaculaire, sur les coûts”, explique l’économiste, professeur à Lille 1. “C’est avant tout parce que, dans le domaine des coûts de la vie et de la qualité de vie, on peut en réalité aboutir, en s’y prenant « bien », à pratiquement n’importe quel chiffre.”