Mossoul, une guerre, plusieurs conflits

Les intérêts divergents des forces engagées à Mossoul suscitent de nombreuses inquiétudes. Une fois les espoirs d’un califat en terre sunnite annihilés, la ville pourrait devenir le théâtre d’affrontements entre ses « libérateurs ». 

La lutte contre l’Etat Islamique, simple prologue de la bataille de Mossoul ? Alors que la victoire de la coalition hétéroclite se dessine, les regards se tournent déjà sur la gestion post-Daech de la ville. Les enjeux religieux, politiques et géostratégiques que représente la deuxième métropole d’Irak attisent les convoitises des acteurs locaux. Aujourd’hui alliés, l’armée irakienne, les forces autonomes kurdes, la Turquie et les milices chiites soutenues par l’Iran pourraient s’affronter à la libération de Mossoul. Retour sur les motivations des forces en présence.

L’armée irakienne, pour l’éradication de Daech et la souveraineté nationale

Les forces gouvernementales mènent depuis deux ans un combat acharné contre l’Etat Islamique. Après avoir libéré, avec l’aide de la coalition internationale, les villes de Ramadi en décembre 2015 et Falloujah en juin 2016, les soldats irakiens s’attaquent au dernier grand fief de Daech en Irak. Près de 30000 hommes sont mobilisés dans les combats. Les forces d’élites irakiennes du contre terrorisme ( CTS) ont été les premières à pénétrer dans Mossoul, mardi 1er novembre. A quelque centaines de mètres du centre-ville, l’armée irakienne semble en passe d’atteindre son objectif: la reprise totale de la région, synonyme de déclin pour Daech en Irak. Au delà de la lutte contre l’organisation djihadiste, le gouvernement irakien cherche à défendre sa souveraineté nationale. Bagdad devra assurer, une fois la bataille terminée, le maintien sous pavillon irakien de la ville, que lui contesteront la Turquie et les Kurdes.

L’Iran, au nom de la domination chiite

L’Iran soutient de nombreuses milices chiites qui combattent aux côtés des forces gouvernementales à Mossoul. Nombre d’entre elles se seraient rendues coupables, dans de précédents affrontements, d’exactions envers les populations sunnites délivrées de Daech. C’est notamment le cas des Forces de mobilisation populaire (Hachd al-Chaabi), qui compteraient entre 2500 et 4000 soldats postés à l’ouest de Mossoul . L’Iran est accusé de financer de nombreuses milices pour asseoir la domination chiite chez son voisin irakien, alors que la Turquie sunnite menace de revendiquer la région à sa libération.Si le premier ministre irakien a affirmé au début de l’offensive que ces groupes de combattants ne pénétreraient pas dans le centre de Mossoul, la Turquie reste sur ses gardes. C’est d’ailleurs l’une des raisons de sa présence aux abords de la ville: en cas de persécution du peuple sunnite délivré, la riposte d’Erdogan devrait être immédiate.

La Turquie, “force protectrice des Sunnites”

La présence turque se localise à proximité de la ville de Bachiqa, à 10 kilomètres au nord-est de Mossoul. Dans un camp militaire, la Turquie entraine depuis mai 2015 près de 2000 miliciens sunnites irakiens, qui composent la “Garde de Ninive”. Jusqu’alors inactifs dans les affrontements, ces soldats viennent d’être autorisés par la coalition internationale à pénétrer dans Mossoul. Le président turc Receip Erdogan poursuit un double objectif : se présenter tout d’abord comme le «père protecteur» des sunnites libérés face aux dérives des milices chiites irakiennes, mais surtout récupérer la région de Mossoul, qui doit selon lui appartenir à une zone d’influence turque. Conscient des motivations du président islamo-conservateur, le Premier ministre irakien s’est publiquement opposé à la participation de la “Garde de Ninive” dans le conflit, dégradant considérablement les relations entre Bagdad et Ankara. Mis de côté, le président turc a récemment menacé d’intervenir avec sa propre armée si les “intérêts de la Turquie venaient à être menacés une fois la ville libérée”.

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C’est la distance, en kilomètres, qui sépare Basverimli, la ville turque la plus proche de la frontière irakienne, de Mossoul. 

Les Peshmerga, l’expansion du Kurdistan irakien en ligne de mire

Les Peshmerga sont les combattants du Kurdistan irakien, une région autonome située au nord du pays qui lutte pour son indépendance. A l’est et au nord de Mossoul, 4 000 soldats kurdes s’allient pour l’instant aux forces gouvernementales irakiennes. Leur objectif est simple : récupérer la ville, pour renforcer leur territoire et réaffirmer aux yeux de la communauté internationale la volonté de créer un état kurde. Une ambition réfutée par Bagdad qui pourrait provoquer, lors de la libération de la ville, un affrontement entre les deux camps.

Le territoire du Kurdistan irakien en 2016.
Le territoire du Kurdistan irakien en 2016.

Les USA, entre équilibre religieux et transition démocratique

L’intervention militaire américaine en Irak, en 2003, avait été un véritable fiasco. Après avoir chassé du pouvoir le président de l’époque, Saddam Hussein, les USA avaient empêché l’ensemble des membres de son parti politique sunnite, le Baas, de continuer à diriger le pays. Cette décision avait provoqué un affaiblissement considérable de la représentation sunnite dans le pays, et conduit des milliers de déçus à rejoindre les rangs de groupes djihadistes. A Mossoul, l’équation semble similaire. Une fois la population délivrée de l’Etat Islamique, il s’agira pour les Américains de maintenir la représentativité des sunnites dans un pays gouverné par les chiites. Les USA seront aussi chargés de gérer l’épineux dossier de la gouvernance de la ville, revendiquée à la fois par l’Irak, la Turquie et le Kurdistan irakien.

Une coalition internationale d’envergure à Mossoul

La coalition internationale, composée de 60 pays, a engagé près de 7000 hommes dans la bataille de Mossoul. Avec 4660 soldats, les USA mènent près de 85% des frappes aériennes, dirigées depuis les bases de Qayyarah et Makhmour (sud-est de Mossoul). La France compte 200 membres des forces spéciales, qui assurent 5% des bombardements et conseillent les combattants kurdes.