Police : récit d’une semaine de colère

L'agression au cocktail molotov de quatre fonctionnaires de police le 8 octobre à Viry-Châtillon a déclenché une vague de mécontentement au sein des forces de l'ordre. Depuis lundi, des rassemblements sauvages ont lieu la nuit à Paris, mais aussi dans plusieurs villes de l'hexagone comme Lyon, Marseille, Toulouse et d'autres. La "nuit debout des policiers" traduit un sentiment d'abandon. Retour sur une semaine de colère.

Ils en ont “ras-le-bol”. Depuis la violente attaque de leurs confrères à Viry-Châtillon le 8 octobre, les policiers ne décolèrent pas. Lundi soir, 400 d’entre eux défilaient sur les Champs Elysées et clamaient à l’unisson la Marseillaise au pied de l’Arc de Triomphe. Le même scénario s’est répété jusqu’à cette nuit forçant le président à s’exprimer depuis Bruxelles où se tient actuellement le sommet européen. François Hollande a indiqué qu’il recevrait les syndicats en « début de semaine prochaine». Retour sur cette semaine de colère.

Par SMS, via les réseaux sociaux ou par le simple bouche-à-oreille, quelques centaines de policiers se sont passés le même mot d’ordre, lundi dernier : « Face à une hiérarchie carriériste, des élites syndicales enlisées dans leurs conflits, et une justice complètement désintéressée par notre sort, nous devons nous souder ». Au lendemain du rassemblement sauvage de lundi, le préfet de police Michel Cadot leur a rappelé dans une note le “code déontologique” ainsi que “leur devoir de réserve et de loyauté à l’égard des institutions de la République”. Il a souligné par la même occasion que “l’organisation de rassemblements durant le temps de service et avec des matériels administratifs, ayant pour objectif d’attirer l’attention sur des revendications ne serait pas acceptable.” 

Tag Jussieu. Photo Le Parisien
Tag Jussieu. Photo Le Parisien

L’intersyndicale qui réunit l’Alliance, Synergie Officiers, l’Unsa, les syndicats de commissaires et la CFE-CGC ne comptait pourtant pas en rester là. Après la découverte d’un tag anti-flic “un bon flic est un flic mort” à l’université Paris VI Jussieu, s’ajoutant aux différents tags de même nature remarqués à l’université Paris I Panthéon-Sorbonne début octobre, les policiers se sont réunis mardi soir devant le commissariat d’Evry pour huer le directeur de la police nationale Jean-Marc Falcone. Plus tard, des centaines d’entre ont déambulé à Paris, devant l’hôpital Saint-Louis où est hospitalisé leur collègue brûlé à Viry-Châtillon et ailleurs. À Marseille par exemple, une centaine de policiers ont circulé dans leur véhicule de service en bas de la Cannebière. Sur leurs pancartes, on pouvait lire : “solidarité avec nos collègues”.

Rassemblement spontané aux Champs Elysées. Photo Libération.
Rassemblement spontané aux Champs Elysées. Photo Libération.

Réunion en urgence

Face à l’ampleur de la mobilisation, le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve a réuni en urgence les syndicats et annoncé le début de “concertations” dans les départements sur les revendications policières le lundi 24. Devront s’en suivre “un plan de sécurité publique” en novembre, les conclusions en décembre et l’application a dès 2017. D’après les mots du ministre, cette concertation “permettra d’écouter les personnels et d’engager avec eux un dialogue riche sur les sujets suivants : la dotation de la sécuritié publique en nouveaux matériels”. Les syndicats ont terminé leur mercredi place Vendôme, au ministère de la Justice aux côtés de Jean-Jacques Urvoas.

Bernard Cazeneuve. LIONEL BONAVENTURE / AFP
Bernard Cazeneuve. LIONEL BONAVENTURE / AFP

Une fois n’est pas coutume, quelques centaines de policiers se sont mobilisés mercredi soir pour la troisième nuit consécutive. Malgré la rencontre avec les ministres, le slogan n’était alors qu’une variante de ceux des jours précédents : “Cazeneuve t’as perdu, la police est dans la rue”.

Jeudi, encore, 500 policiers foulaient les pavés du Trocadéro. Cette fois-ci, tout le monde en a pris pour son grade : “Falcon démission”, “Urvoas démission”, “marre d’en prendre plein la gueule”. La manifestation spontanée a fait des petits à Lyon où 800 policiers ont défilés, à Melun, Evry, Toulouse, Carcassonne, Montpellier, Tarbes, Marseille ou même Brest.

 

Réactions vives

Directement visé par les manifestations de la veille, Jean-Marc Falcone s’est exprimé ce vendredi sur Europe 1 pour annoncer qu’il ferait dès la semaine prochaine des propositions à Bernard Cazeneuve sur les moyens matériels. Quant‑à Jean-Jacques Urvoas, il a profité d’un entretien à La Croix pour donner son avis sur le “mécontentement” de la police. “Les policiers n’ont aucun moyen de savoir ce que deviennent les personnes qu’ils interpellent.” Il déploie différentes mesures comme “l’instauration au niveau local d’un mécanisme d’informations entre les parquets et les commissariats pour que les policiers sachent les suites données à leurs interpellations. […] ils verront alors que le sentiment d’impunité des délinquants, qu’ils dénoncent ne correspond pas à une réalité.” 

Je suis engagé à leur fournir les chiffres des peines prononcées pour des agressions sur les forces de l’ordre, chiffres qui montrent que les sanctions sont beaucoup plus sévères que pour des agressions sur des personnes non-dépositaires de l’autorité publique

Tractations internes

Nicolas Sarkozy s’en est pris directement à Bernard Cazeneuve jeudi sur Europe 1, le désignant comme “ce qui nous sert de ministre de l’intérieur”. L’ex-chef de l’Etat accuse le gouvernement de ne pas être en mesure de mettre fin à ce “climat d’anarchie”. Nicolas Sarkozy est pourtant lui-même concerné par cette polémique : plusieurs de ses rivaux comme Alain Juppé, Bruno Le Maire ou Jean-François Copé lui ont reproché d’avoir diminué les effectifs de policiers et de gendarmes lorsqu’il était à la tête de l’Etat.

Le même jour, Manuel Valls s’est lui exprimé depuis Francfort, en Allemagne : “Je dis aux policiers de France qu’ils peuvent compter sur mon soutien, ma solidarité, ma compréhension, mon engagement, mais je leur demande aussi de respecter les règles. Je demande surtout à tous les responsables politiques de la dignité, de la hauteur de vue.”

Enfin, Jean-Christophe Cambadélis a mis en cause l’implication du Front National dans ces manifestations : “Le FN n’a peut-être pas organisé ces défilés, mais il a mis sa grosse patte dessus. […] car si l’émotion est compréhensible, la manifestation est inappropriée et l’agression inadmissible.”

A l’approche du week-end, la “nuit debout des policiers” ne faiblit pas. Reste à savoir si les mesures du ministre de la défense et l’implication du chef d’Etat la semaine prochaine arriveront à désamorcer le conflit.

Louise Beliaeff