Le démantèlement de la “jungle” de Calais en 3 questions

À Calais, le démantèlement de la “jungle” a commencé lundi. Décryptage des enjeux de l’évacuation du plus vaste bidonville d’Europe.

Le démantèlement de la “jungle” de Calais a débuté lundi matin. Le ministre de l’intérieur Bernard Cazeneuve a promis d’évacuer les 7000 personnes estimées actuellement dans le bidonville en les répartissant dans des centres d’accueil adaptés à leur profil.

La “jungle” : de quoi parle-t-on ?

Le terme est massivement relayé par les médias pour parler du bidonville qui s’est établi en 1988 à côté de la ville de Calais. Les migrants désignent alors par “jangle” (forêt) la partie de la forêt de Sangatte qu’ils occupent en attendant de rejoindre le Royaume-Unis. Deux obstacles majeurs interrompent leur périple migratoire en cet entonnoir : la mer du Nord et la frontière de l’espace Schengen. Au cours de l’année 2015, alors que s’aggravent certaines situations politiques, le nombre de migrants augmente brutalement transformant cette zone de campements précaires en premier bidonville européen.

Les médias francisent alors le terme de “jangle” (forêt), et désignent par “jungle” le bidonville qui s’est développé à proximité de la ville de Calais. L’emploi de ce terme est critiqué parce qu’il conduit à confondre des conditions d’hygiène déplorables avec des modes de vie primitifs. Mais aussi parce qu’il encourage la confusion entre la partie non officielle du campement (zone sud) et la partie en dur (au nord) investie par l’association publique La Vie active. Dans la zone nord, tous les migrants ont accès à des douches, des toilettes et des prises électriques. L’association prend également en charge des distributions quotidiennes et illimitées de nourriture.

Nicolas Sarkozy, ministre de l’intérieur, avait ordonné en 2002 le premier démantèlement du bidonville de Sangatte. La proximité géographique avec le Royaume-Unis (35 km), les nombreuses liaisons maritimes et le passage du tunnel de l’Eurostar avaient encouragé les migrants à établir rapidement un deuxième campement illicite : celui de Calais. L’association d’État La Vie Active s’est établie entre les murs d’un lycée au nord de la “jungle”.

Pourquoi ne veulent-ils pas rejoindre les CAO ?

Parmi les migrants qui refusent de quitter la jungle certains essaient encore quotidiennement de passer illégalement la frontière britannique. D’autres savent qu’ils ne sont pas éligibles au statut de réfugié et préfèrent pour cette raison ne pas être pris en charge par des structures officielles. Pour la plupart lun “jungle” ne représente plus une situation provisoire mais bel et bien leur nouvelle vie. Une vie avec sa routine, ses habitudes, ses petites adresses, son réseau d’amis.

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Leur mode de vie est aussi organisé que précaires leurs conditions d’hygiène. Venus pour la plupart d’Afghanistan, du Soudan ou d’Érythrée, les migrants ont regroupé leurs habitations par nationalité, donnant jour aux différents quartiers d’une ville qui comptent autant de langues. Une école, un hammam, un théâtre, un point info, une discothèque, un centre de yoga, une salle de jeu, des salons de thés, des petits restaurants et des dizaines d’échoppes jouxtent l’artère principale de la ville. Sans compter les sièges des différentes ONG britanniques, belges ou françaises établies sur place (Croix Rouge, No Border, Médecins du monde, Solidarités international, Secours catholiques et islamique, ect).

Le démantèlement : pour le meilleur ou pour le pire ?

Le “démantèlement” désigne la vaste opération supervisée par le Ministère de l’intérieur qui a pour but de désengorger le camp de Calais. Le gouvernement a assuré qu’en l’espace d’une semaine l’ensemble des migrants de Calais seraient redirigés sur l’ensemble du territoire français dans des centres d’accueil adaptés à leur profil. Cette opération est très attendue par les habitants du Pas-de-Calais mais très critiquée par les ONG établies sur place. Ces dernières accusent les méthodes employées d’être indignes et violentes.

L’État a spécialement fait ouvrir 451 Centres d’accueil et d’orientation (CAO) pour remédier au bidonville de Calais. D’une capacité d’une trentaine de personnes, les CAO n’ont pas vocation à garder les migrants plus de quelques mois entre leurs murs. Pour ceux qui souhaitent rester sur le territoire français, ils ne sont que des passerelles avant les centres d’accueil pour demandeurs d’asil (CADA). Les migrants non éligibles au statut de réfugié seront “déboutés” c’est à dire renvoyés dans le dernier pays européen dans lequel ils ont déposé leurs empreintes digitales. Un CADA accueille un migrant pendant toute la durée de la constitution de son dossier de demande d’asil. C’est ensuite dans hébergement d’urgence pour demandeur d’asile (HUDA) qu’il attend la réponse de l’État.

Le principal problème rencontré par ces centres d’accueil n’est pas un manque de budget mais un manque de places.

Le nombre de personnes qui résident actuellement dans la “jungle” de Calais est estimé entre 6000 et 8000. Le Ministre de l’intérieur Bernard Cazeneuve a affirmé que les migrants trouveraient tous une place dans l’un des 451 CAO du territoire français avant la fin de la semaine.

Lors de la première tentative de déconstruction la “jungle” par le gouvernement, fin février 2015, seules 46 migrants avaient accepté de monter dans les bus pour rejoindre un CAO. Les autres avaient résisté aux forces de l’ordre, dans de violents échanges de bombes lacrymogènes et de pierres.