Prison : les tâtonnements de la lutte contre la radicalisation

Le renoncement aux unités spécialisées pour détenus radicalisés, annoncé mardi par le ministre de la Justice, relance le débat sur la déradicalisation en prison. Et plus particulièrement sur la pertinence de ce type de dispositif.

Changement de braquet pour le gouvernement. Mardi 25 octobre, le ministre de la Justice Jean-Jacques Urvoas a annoncé l’abandon des unités de prise en charge de la radicalisation (UPRA), dix mois après leur création.

Créées après les attentats survenus en France en 2015, ces “unités dédiées” vont être remplacées par un nouveau dispositif. Les détenus les plus radicalisés seront placés dans des quartiers hautement sécurisés ou dans des cellules à l’isolement. Les autres seront répartis dans vingt-sept établissements où ils feront l’objet d’une surveillance spécifique.

capture-decran-2016-10-28-a-10-18-47

Six mois de placement maximum

Dans son rapport de 2016 sur l’ouverture des « unités dédiées », le Contrôleur général des lieux de privation de liberté (CGPL) indiquait que les unités dédiées (UD) sont réservées à une catégorie bien spécifique de la population carcérale : les hommes majeurs, prévenus ou condamnés. Sur l’ensemble des détenus radicalisés, les détenus placés en UD sont minoritaires.

L’affectation en UD implique un encellulement individuel, différent de l’isolement puisque le détenu participe aux mêmes activités que les autres détenus. Un placement en UD ne peut pas, sauf exception, se prolonger au-delà de six mois.

En France, cinq UD ont été créées entre janvier et mars 2016, dans les maisons d’arrêt de Fresnes, Fleury-Merogis (deux UD), Osny et Lille-Annœullin. Sur les 117 places disponibles, 72 sont aujourd’hui occupées par des détenus radicalisés.

Les détenus sont affectés dans une UD en fonction de leur degré de radicalisation. Les établissements d’Osny et de Fleury-Merogis accueillent “les personnes détenues accessibles à une remise en question”, tandis qu’à Lille-Annœullin sont dirigées “les personnes les plus opposantes à toute prise en charge”.

Lire aussiTerrorisme : la France met en place des quartiers pour détenus radicalisés

Pas de “profil-type” du détenu radicalisé  

Le rapport du CGPL permet de mieux cerner le profil des détenus radicalisés. Une comparaison entre les cinq UD montre qu’ils sont majoritairement jeunes et de nationalité française. Beaucoup sont domiciliés en province.

A rebours de certaines idées reçues, un détenu placé en UD ne vient donc pas généralement de banlieue. Une réalité qui s’étend aux profils de l’ensemble des détenus radicalisés, et qui a été mise en avant par plusieurs universitaires. Selon Farhad Khosrokhavar, sociologue, directeur d’études à l’EHESS et directeur de l’Observatoire de la radicalisation à la Maison des sciences de l’homme, il n’y a aujourd’hui plus de “profil-type” de détenu radicalisé.

Depuis 2013 et le début de la guerre en Syrie, des jeunes de la classe moyenne se sont radicalisés : “Le moteur de leur conversion à l’islam radical n’est pas la haine de la société, mais plutôt un malaise identitaire et la recherche d’autorité dans un contexte de relâchement des normes sociales et de dilution de l’autorité parentale”, explique le chercheur.

Lire aussi : Les recrues étrangères de l’EI “significativement plus éduquées que leurs compatriotes”

Isoler ou rassembler, une fausse alternative

La marche arrière du gouvernement sur les UD s’inscrit dans un débat qui oppose d’un côté les partisans d’un regroupement des détenus radicalisés, et de l’autre ceux en faveur d’une prise en charge individuelle.

Pour Farhad Khosrokhavar, les choses ne sont pas si simples : “Il y a une gradation dans la radicalisation.” Une situation complexe qui appelle une réponse nuancée. “En les séparant de manière étanche comme on l’a fait, c’est-à-dire en mettant les radicalisés ensemble, les gens psychologiquement fragiles en prison n’étaient pas influencés”, rappelle le chercheur. Avant d’ajouter : “le problème est qu’on va créer un ensemble où les indécis, ceux qui ont des doutes, les dubitatifs, seront sous l’influence des endurcis.”

A l’étranger, l’enfermement reste la norme 

La question des détenus radicalisés se pose dans d’autres pays européens, au premier rang desquels le Royaume-Uni, le Danemark et l’Allemagne. Des événements déclencheurs ont à chaque fois conduit à la mise en place de mesures pour lutter contre le phénomène de radicalisation, y compris en prison.

capture-decran-2016-10-28-a-11-19-30

Quels que soient les dispositifs mis en place, l’enfermement reste la norme. Au Danemark, la police se réserve le droit d’incarcérer les individus de retour d’un terrain djihadiste s’ils ne veulent pas se réinsérer.

En juin 2014, la Commission européenne a présenté des mesures pour lutter contre la radicalisation violente menant au terrorisme. Parmi les thèmes abordés : la lutte contre la radicalisation en milieu carcéral, grâce à la mise en place de programmes d’éducation, de  formation et de réinsertion.