Sexisme en politique : les femmes ne jouent plus au roi du silence

Elues, collaboratrices d'élus, salariées d'institutions publiques... depuis le 17 octobre 2016, elles alimentent un site web pour raconter le "sexisme ordinaire" dans le monde politique. Une initiative destinée à révéler une réalité souvent tue.

« Mais… qui va rentrer faire à manger ? », «Tu as pris au moins deux tailles de poitrine », « C’est pas sexiste, c’est juste une remarque ». Le 17 octobre 2016, des collaboratrices parlementaires ont lancé le site Chaircollaboratrice sur lequel les femmes du monde politique peuvent témoigner du « sexisme ordinaire » qu’elles subissent.

Il s’agit de libérer la parole des femmes au sein du monde politique, même si elles témoignent toujours anonymement.

Le départ de feu ? L’affaire Baupin, en mai 2016. Quinze femmes, élues ou collaboratrices, ont raconté des faits de harcèlement ou d’agressions sexuelles commis par le député entre 1998 et 2014. Aucune n’avait porté plainte individuellement avant mai 2016.

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Aux réactions outrées d’une majorité de la classe politique se sont mêlées des voix qui minimisaient le scandale. Des expressions seraient même nées de cette affaire: « je vais te baupiner » ou « j’ai envie de te faire une Baupin », comme en a témoigné Aurore Bergé, élue Les Républicains .

La parole se libère

Si la parole sexiste ne s’est pas tarie, celle qui la dénonce commence à se libérer. Aux témoignages contre Denis Baupin se sont ajoutés, le 17 mai 2016, ceux de 17 ex-ministres qui ont fait part de leur expérience du sexisme.

L’affaire Baupin faisait suite à une tribune de 2015 dans laquelle des femmes journalistes politiques dénonçaient déjà les actes sexistes des hommes politiques

Le sexisme en politique reste pourtant une réalité difficile à appréhender. Malgré les avancées législatives, la lutte contre ce phénomène ne fait toujours pas consensus.

Au fait, le sexisme, c’est quoi ?

Le sexisme n’a pas de définition arrêtée. Un rapport du Conseil supérieur de l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes (CSEP) de 2015 parle d’une « idéologie qui érige la différence entre les sexes en différence fondamentale, déterminant un jugement sur l’intelligence, les compétences et les comportements » mais également de la « discrimination qui en découle ». Cette définition reste théorique puisqu’elle n’existe pas dans le droit français.

Un rapport du Conseil économique, social et environnemental (CESE) dresse une liste de comportements ou attitudes sexistes, qui vont de la « blague salace » à la « mutilation génitale » en passant par les « chansons obscènes » et les « agressions sexuelles ». Vaste notion, donc.

Le monde politique, terreau du sexisme ?

Au début des années 1990, les propos sexistes sont largement tolérés dans l’espace public. En 1991, Edith Cresson était la première femme à devenir première ministre du gouvernement français. A l’époque, le Quotidien de Paris titre « Hue cocotte » pour accueillir la nouvelle cheffe du gouvernement. Dans l’émission populaire le Bébête Show, la marionnette du président lance « Je m’ennuie, alors la greluche, je la viole », au sujet de la ministre.

L’augmentation du nombre de femmes élues et les lois en faveur de l’égalité homme-femme et de la lutte contre la discrimination ont rendu politiquement incorrect ce sexisme « hostile ». Moins tolérable dans l’espace public, mais pas moins toléré dans le monde politique.

Les remarques sexistes existent toujours, et transcendent les clivages politiques. On se rappelle du « qui va s’occuper des enfants ? », lancé en 2006 par Laurent Fabius au sujet de la candidature de Ségolène Royale à l’élection présidentielle. La candidate était pourtant du même parti que M. Fabius.

En 2013 encore, le député Philippe Le Ray a reçu un “rappel à l’ordre avec inscription au procès verbal”, pour avoir imité un caquètement lors de la prise de parole d’une députée. Ce qui lui a valu d’être privé d’un quart de son indemnité parlementaire pendant un mois.

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Sexisme dans le droit, la notion fantôme

Le sexisme, contrairement au harcèlement et à l’agression sexuelle, n’a pas d’existence juridique en France. Ce n’est pas faute, de la part des collectifs féministes, d’avoir essayé. Dans les années 1970 déjà, la Ligue du droit des femmes de Simone de Beauvoir avait déposé un projet de loi anti-sexiste pour faire reconnaitre les injures sexistes au même titre que les injures raciales. Il avait été, comme ceux qui ont suivi, refusé.

Seule la Belgique s’est dotée d’une loi définissant le sexisme et visant explicitement à lutter contre en 2014. En France, le terme est introduit dans le droit en 2004 pour interdire les propos sexistes dans la presse. Aucune condamnation n’a cependant été prononcée à ce jour.

Dans le cas spécifique des femmes dans le monde politique, rien n’est prévu si elles ne sont pas salariées (comme c’est le cas, par exemple, des collaboratrices parlementaires). La tentative en juillet 2016 d’introduire une peine d’inéligibilité obligatoire pour les élus condamnés pour violences physiques ou sexuelles a échoué.

Une avancée notable est pourtant passée inaperçue: la loi Rebsamen de 2015 a introduit la notion dans le droit du travail, auquel sont soumis, entre autres, les collaborateurs parlementaires. Les « agissements sexistes » sont désormais interdits:

« Nul ne doit subir d’agissement sexiste, défini comme tout agissement lié au sexe d’une personne, ayant pour objet ou pour effet de porter atteinte à sa dignité ou de créer un environnement intimidant, hostile, dégradant, humiliant ou offensant. »

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Un premier obstacle dans l’application de cette loi réside dans la difficulté à définir clairement le « sexisme ». Mais le second, et le principal, reste l’auto-censure des victimes. Or, pour le monde politique, très peu soumis à la législation du travail, la dénonciation est indispensable.

C’est cette première étape que les femmes du monde politique, dans leur devoir d’exemplarité, essaient de franchir.