Les prix littéraires, tous les mêmes ?

Ivan Jablonka a reçu ce mercredi 2 novembre le prestigieux prix Médicis, pour Laëtitia ou la fin des hommes. Eclairage sur les différents prix de littérature française.

 

S’il existe dans la culture française un domaine dans lequel personne au monde n’est capable de nous battre c’est bien dans le nombre de prix littéraires. Il existe en France plus de 2000 récompenses littéraires ! Mais quelles sont les véritables différences entre tous ces prix ? Le prix Goncourt, Femina, Interallié ou Médicis sont‐ils tous pareils ? Les Ateliers du CFJ vous propose d’y voir plus clair.


Avant de lire l’article, pourquoi ne pas tester vos connaissances ?

Quizz : Connaissez‐vous vraiment les prix littéraires ?


Le prix Goncourt, le plus prestigieux

Le prix Goncourt est un prix littéraire français récompensant des auteurs d’expression française, créé par le testament d’Edmond de Goncourt à sa mort en 1896.

Ce prix annuel est décerné au début du mois de novembre par l’Académie Goncourt, parmi les romans publiés dans l’année en cours. C’est le prix littéraire français le plus ancien et considéré comme le plus prestigieux. Il a notamment récompensé des auteurs comme Marcel Proust (1919), Simone de Beauvoir (1954), Romain Gary (1956), Patrick Modiano (1978) ou Marguerite Duras (1984).

Des moments immortalisés par l’INA sur ce lien.

Une critique récurrente qui est faite au prix Goncourt est d’être parfois « passé à côté » d’auteurs majeurs du XXème siècle : Guillaume Apollinaire et Colette (qui deviendra plus tard membre puis Présidente de l’Académie Goncourt) sont les premiers écrivains illustres à être recalés. Mais l’exemple le plus souvent cité est l’attribution du prix en 1932 à Guy Mazeline pour son roman Les Loups, l’année de la publication de Voyage au bout de la nuit de Louis‐Ferdinand Céline évincé par 6 voix contre 4, pour ce que François Nourissier des années plus tard qualifiera encore de « scandale des Goncourt ».

Le lauréat 2016 sera connu demain, jeudi 3 novembre. A la clé un chèque symbolique de dix euros et une explosion des ventes du livre “goncourisé”.


Le prix Femina, le prix Goncourt des femmes

C’est dans le numéro du 15 février 1905 de son magazine La Vie Heureuse que la librairie Hachette annonce au grand public la création d’un prix littéraire remis par un jury exclusivement féminin et destiné à récompenser le « meilleur ouvrage de l’année ». Le premier livre récompensé sera La Conquête de Jérusalem de Myriam Harry en 1905. C’est une manière pour ce jury de femmes de lettres, de marquer sa différence avec les choix de l’académie Goncourt.

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Sur fond de revendication féministe et de lutte pour l’accès à la consécration littéraire par les femmes de lettres, la création du prix Femina, au début du XXe siècle, fut une habille opération commerciale orchestrée par la maison Hachette qui peinait à installer La Vie Heureuse, sa toute jeune revue féminine, sur un marché dominé presque exclusivement par un titre concurrent, le magazine Femina.

Pendant la 1ère Guerre Mondiale, les revues La Vie Heureuse et Femina fusionnent, ainsi que le prix littéraire pour devenir aujourd’hui le prix Femina.

Cette année, le prix Femina a été attribué à Marcus Malte pour Garçon, paru aux éditions Zulma.


Le prix Renaudot, le choix des journalistes littéraires

Quoi de mieux pour découvrir le prix Renaudot qu’en suivant le récit de sa création par Georges Charensol, l’un des fondateurs en 1926 :

« Depuis la fondation de l’Académie Goncourt, les Dix déjeunaient le premier lundi de décembre et attribuaient leur prix au cours du repas. C’est dire que le lauréat était souvent proclamé assez tard car les délibérations des Goncourts ont toujours été tumultueuses, et leur histoire est jalonnée de départs fracassants et de protestations indignées.

Sitôt le résultat connu, nous autres, les informateurs littéraires, allions porter la nouvelle au journal avant de nous mettre à la recherche du lauréat. (…) Nous écrivions ensuite notre article, si bien que nous devions renoncer à déjeuner.

Comme nous étions jeunes et dotés d’un solide appétit, en 1925 je proposai aux camarades attachés à la même galère de prendre ensemble notre repas ce jour‐là à onze heures dans un petit restaurant voisin de Drouant, à la Fontaine Gaillon. Ils acceptèrent d’enthousiasme et Gaston Picard s’écria “ Pourquoi ne décernerions‐nous pas un prix nous aussi ? ” L’idée me parut excellente : “ Un prix de journalistes, dis‐je, auquel nous donnerions le nom de Théophraste Renaudot, le premier journaliste.”

Cette année, le lauréat sera connu le même jour que le prix Goncourt, demain jeudi 3 novembre.


Le prix Interallié, le prix décerné aux journalistes

Le prix Interallié est un prix littéraire français décerné chaque année depuis 1930 en novembre, lors de la période des prix littéraires de l’automne. Le prix était historiquement attribué par des journalistes à un journaliste ayant publié un roman dans l´année. C´est au Cercle de l´Union Interalliée, un prestigieux club parisien du 8ème arrondissement où déjeunaient des journalistes dans l´attente des résultats du prix Fémina, qu´est né le prix Interallié. Le jury est toujours composé de dix journalistes et de l´auteur primé l´année précédente, mais la règle voulant que le prix soit attribué à un journaliste a été abandonnée depuis longtemps. Comme en 2005, lorsque l’auteur Michel Houellebecq remporte le prix avec La possibilité d’une île (Fayard).


Le prix Médicis, pour récompenser les auteurs inconnus

Plus jeune né des grands prix d’automne, le prix Médicis a été fondé, lui aussi, en réaction aux choix conformistes des autres grands jurys littéraires.

Au début de l’année 1958, Jean‐Pierre Giraudoux, qui avait embrassé la même carrière que son célèbre père — l’écrivain et homme politique Jean Giraudoux – a l’idée de créer un prix qui se situerait à l’avant‐garde littéraire, pour faire émerger les talents modernes et susciter le débat, plus exactement, selon ses propres termes, pour « sauver les livres de la décadence des autres prix et récompenser la qualité d’un style ».

imageJean‐Pierre Giraudoux chez lui à Versailles ©Fondation Giraudoux

L’ambition de Giraudoux est de créer une sorte de petit frère du prix Femina, à l‘image du Renaudot, ce dernier s’étant imposé comme complément naturel du prix Goncourt : « Il y avait une place à prendre ».

Cette année le prix Médicis a été décerné à Ivan Jablonka pour le récit‐enquête, Laëtitia ou la fin des hommes (Seuil).