Surveiller et mourir: les médecins partagés dans le débat sur l’euthanasie

Le 2 novembre 2016 marque la 9ème journée du droit à mourir dans la dignité. Alors que l'euthanasie active est légalisée en Belgique et aux Pays-Bas, la question fait toujours débat en France, où la loi Leonetti n'autorise que l'euthanasie passive. A l'examen: le rôle du médecin, l'éthique, et la constitutionnalité.

“J’Accuse… la France, pays des Droits de l’Homme, de laisser mourir de faim et de soif les personnes en fin de vie!” Jean-Luc Romero, président de l’Association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD), ne mâche pas ses mots. Ce 2 novembre 2016, 9ème journée du droit de mourir dans la dignité, il a lancé un énième appel à légiférer sur l’euthanasie sur la Place de la République, à Paris. Dans sa ligne de mire, la loi du docteur Leonetti. Promulguée en 2005, celle-ci exclut “l’acharnement thérapeutique”, mais condamne “l’euthanasie active”. Pour Romero, il faut aller beaucoup plus loin: comme en Belgique ou aux Pays-Bas, il veut un cadre de loi réglementant l’administration d’une dose léthale pour les personnes en fin de vie.

L'appel du 2 novembre 2016 par l'Association du droit de mourir dans la dignité.
L’appel du 2 novembre 2016 par l’Association du droit de mourir dans la dignité.

Les médecins belges pratiquent l’euthanasie depuis 2002

Voilà 14 ans que nos voisins belges reconnaissent “le droit pour chaque malade de poser ses choix en termes de vie et de mort pour autant qu’il se trouve dans les conditions édictées par la loi”. Trois conditions principales: le patient doit se trouver dans une situation médicale sans issue validée par plusieurs médecins, être capable d’exprimer ce qu’il veut, et faire sa demande via un formulaire réglementé. Pour Yves de Locht, médecin généraliste belge depuis plus de 40 ans, cette loi apporte “un vrai plus” non seulement aux patients, mais aussi aux médecins et aux familles. “J’appelle ça un dernier soin que j’apporte aux patients, s’ils le souhaitent”, explique-t-il.

Une exception française?

Pourquoi une telle différence de législation entre deux pays si proches? C’est pourtant le même genre de maladies que l’on rencontre dans toute l’Europe. “La France a sans doute un côté un peu plus conservateur. Il y a l’influence de grands professeurs de médecine qui sont plutôt contre, et l’influence de la religion catholique, aussi” remarque le médecin belge, qui raconte par ailleurs être “inondé de demandes de patients français”, prêts à traverser la frontière pour mourir. La croissance de la demande d’euthanasie est à nuancer aux yeux du médecin français Bernard-Marie Dupont: “Je ne sais pas s’il y a inflation du nombre de demandes”, dit-il, “mais ce qui est sûr, c’est que la Belgique a élargit ses demandes d’euthanasie. On n’arrive plus à contrôler les indications d’accès à l’euthanasie là-bas.” En effet, la loi belge encadre désormais l’euthanasie des personnes mineures, et le premier cas a été rapporté en septembre 2016. Le Dr Dupont déplore l’élargissement progressif des critères: “On peut être transgenre, être dépressif, et obtenir l’euthanasie.” Pour lui, légiférer sur l’euthanasie ouvre la porte à des dérives difficilement maîtrisables. Il craint notamment que l’euthanasie soit utilisée à des fins économiques liées au coût du vieillissement de la population. Une préoccupation déjà présente, selon lui, dans la loi Leonetti, qui fait état de la surcharge des services de soins palliatifs dans les hôpitaux français: “demain, personne ne contrôlera le coût du grand âge”, dit-il.

La sédation: une solution contestée

L’un des premiers arguments des “pro-euthanasie” réside dans la souffrance physique des patients en fin de vie. Le Dr de Locht parle de “mois d’agonie épouvantable”. Le Dr Dupont, lui, souligne au contraire les récents progrès médicaux dans la prise en charge des patients en fin de vie. Le maintien de la vie artificielle sans douleur pose de nouvelles questions, comme l’a démontré dès 2002 la lettre de Vincent Humbert, tétraplégique aveugle et muet, à Jacques Chirac en 2002, intitulée “Je vous demande le droit de mourir”.

Selon le Dr Dupont, la sédation (un coma artificiel qui supprime la douleur et permet de stopper les traitements associés) “permet de plonger un patient qui souffre dans une prise en charge acceptable de sa fin de vie.”  Pourtant, le J’accuse de l’ADMD ne le voit pas de cet oeil, définissant ce procédé, comme une “terrible mort par dénutrition et par déshydratation”.

Les blouses blanches, grandes faucheuses?

En Belgique, l’incurabilité du patient doit être prouvée par une série d’examens, et doit être confirmée par un deuxième, voire un troisième médecin. C’est ainsi que le diagnostic peut être qualifié de définitif: “les miracles n’existent pas… même si la médecine progresse”, explique le Dr de Locht, qui a euthanasié de nombreux patients en Belgique et n’a jamais éprouvé aucun regret. “Quand on n’a pas vécu une telle situation avec quelqu’un de proche, on peut parfois ne pas comprendre ce que l’on fait. Mais les patients que j’ai euthanasiés étaient souriants, détendus, sereins. C’était très impressionnant.” Le consentement du patient est au centre de la loi belge, qui prévoit “une déclaration anticipée de volonté”, destinée à “exprimer des intentions et des refus en matière de soins de santé et de fin de vie pour le cas où on ne serait plus en état de manifester clairement sa volonté”. Celle-ci peut remonter jusqu’à 5 ans avant le moment fatidique.

2499085lpw-2499241-article-hopital-jpg_3153113_660x281
Photo: Le Point

Seulement, tout repose in fine sur le diagnostic du médecin. Selon le rapport qui a servi à établir le projet de la loi Leonetti, le médecin est le garant de la dignité de la personne en fin de vie. C’est là où le bât blesse, pour le Dr Dupont, qui s’appuie sur les réflexions du philosophe Michel Foucault, dans La naissance de la clinique. Selon lui, le médecin peut influencer la décision du patient: “le patient n’est pas en mesure de lutter contre l’influence du corps médical, qui fait ce qu’il veut. Le médecin est dans la volonté de toute-puissance: c’est contre-nature pour lui d’imaginer qu’il va discuter avec le patient.”

Le Dr de Locht, lui, dit n’avoir jamais rencontré ce genre de dérives. “Je rencontre toujours les familles. Dans quasi 100% des cas d’euthanasie que j’ai pratiquées, je n’ai eu que des remerciements de la part des familles. On critique la Belgique pour certaines dérives qui à mon avis sont très rares.” De fait, si la loi s’en remet totalement à l’avis du médecin, celui-ci a le droit de ne pas recevoir la demande de son patient, s’il juge qu’elle n’est pas justifiée. “Il m’est arrivé de dire non à certains patients qui ne sont pas atteints de maladies graves et incurables, d’Alzheimer notamment… je refuse ces cas là, lorsque je pense que le patient peut essayer d’autres traitements”, raconte le Dr de Locht.

La mort, par-delà les sphères médicales et juridiques

Mais est-ce vraiment le rôle du médecin que de donner la mort? Pour le Dr Dupont, on ne peut pas demander au médecin d’être “le bras armé de l’intention du patient”. Loin d’évoquer des arguments religieux — “je ne roule pas pour la manif pour tous”, rappelle-t-il — il avance des raisons juridiques et philosophiques. Bernard-Marie Dupont, en plus de sa formation médicale, est philosophe et avocat. Il n’exclut pas totalement le suicide assisté, mais ne l’envisage pas dans le cadre d’une loi qui ferait tomber un interdit philosophique: “Le droit est fait pour la défense de la vie, il n’est pas fait pour aider à mourir”. Il appelle donc à démédicaliser la mort, afin d’analyser “ce que renferme la demande du patient”. Il invite plutôt à penser une transgression de l’interdit lié à l’homicide. Cette transgression, exceptionnelle, ne devrait pas être la décision d’un corps médical. Il pense à faire appel à une “collégialité” démédicalisée, indépendante de l’entourage du patient et donc moins affective, plus apte selon lui à décider s’il faut aider à mourir un patient. “Si nous faisons ce geste, nous sommes au plus près de la volonté du patient”, affirme-t-il.


Les modes d’accompagnements des patients en fin de vie

  • Les soins palliatifs: soins actifs et complets donnés aux malades dont l’affection ne répond plus au traitement curatif.
  • L’euthanasie passive: la cessation de tout traitement médicamenteux ou le recours à la sédation pouvant plonger dans le coma. Légalisée par la loi Leonetti en France.
  • L’euthanasie active: un tiers administre une dose mortelle à un patient. Légalisée en Belgique, aux Pays-Bas et au Luxembourg.
  • Le suicide assisté: le patient s’administre lui-même une dose mortelle fournie par un médecin. Légalisé en Suisse.