Des journalistes sous surveillance au Québec : tout comprendre de l’affaire

Au moins sept journalistes québécois ont été placés sur écoute ou surveillés par la Sureté du Québec et la police de la ville de Montréal, sur fond de scandale entre des entreprise de BTP et des partis politiques. Radio-Canada et le quotidien québécois La Presse sont concernés.

Ah le Canada, ce pays que l’on imagine comme une terre de liberté, de transparence et de tolérance. Depuis le début de la semaine, des révélations d’écoutes téléphoniques et de surveillance de plusieurs journalistes québécois font scandale et ont fait naitre une défiance profonde envers les services de police impliqués.

Les autorités montréalaises ont confirmé que sept journalistes sont concernés au total. Certains le sont depuis l’automne 2013. Alors qu’émanent de cette affaire différentes ramifications, le CFJ vous propose d’essayer d’y voir plus clair.

Un scandale mercredi

Ce mercredi 2 novembre, les autorités québécoises ont confirmé la surveillance de six autres journalistes. La Sureté du Canada (“SQ”, le corps de police national du Québec) admet s’être procuré les relevés téléphoniques de six journalistes canadiens.

Le groupe audiovisuel public Radio-Canada a révélé que le corps policier national québécois aurait obtenu des autorisations judiciaires pour collecter les registres des appels entrants et sortants de ces journalistes. Ils auraient été surveillés dans le cadre d’une enquête interne à la rédaction.

Radio-Canada a expliqué que tous les journalistes surveillés à leur insu travaillaient pour un magazine d’investigation à l’origine de révélations sur un gigantesque scandale de corruption. Celui-ci impliquerait des entreprises de BTP et des partis politiques. Une sorte de Petrobras à la canadienne ?

Parmi les journalistes ciblés par la SQ, Denis Lessard, chef du bureau parlementaire de La Presse à Québec; Alain Gravel, Marie-Maude Denis et Isabelle Richer, trois journalistes de Radio Canada; Éric Thibault, journaliste au Journal de Montréal; et enfin André Cédilot, journaliste de Radio-Canada passé par La Presse.

Radio-Canada a annoncé que les téléphones de ses journalistes  étaient surveillés depuis l’automne 2013. Le groupe en a eu la confirmation.

La première pierre lundi

Ces révélations font écho avec une annonce faite par La Presse ce lundi 31 octobre. Le quotidien montréalais avait annoncé qu’un de ses journalistes, Patrick Lagacé, avait été sur écoutes au cours des premiers mois de 2016. Ses appels entrants et sortant avaient été enregistrés par le Service de Police de la Ville de Montréal (SPVM)

Le SPVM aurait également eu accès à ses messages reçus et émis et se serait servi de la puce de son téléphone pour le localiser.

C’est une enregistrement de Mario Guérin, n°2 du SVPM, datant du 26 avril, qui aurait lancé l’affaire. Dans cet enregistrement, Guérin explique qu’un responsable presse de la SVPM aurait communiqué avec un journaliste au sujet d’une affaire de fabrication de preuves par d’autres policiers.

« Le journaliste a une information des plus privilégiée d’une personne très très très près des opérations », se serait indigné Mario Guérin dans l’enregistrement en question, en s’adressant à ses collègues.

« Il faut briser la culture du coulage. Ça va prendre deux ans, mais va falloir tous briser cette culture-là », aurait-il conclut.

Trudeau et Couillard montent au créneau

Les enquêteurs de la Sureté du Québec sont unanimement accusés par la presse québécoise d’avoir voulu lancer une chasse aux sources journalistiques, ce dont ils se défendent fermement. Ils se défendent également d’avoir enregistré ces conversations, comme cela a été le cas dans l’affaire Lagacé avec le SVPM.

Mardi, le gouvernement du Québec a annoncé la mise en place d’une inspection interne des trois principaux services de police de la province canadienne. Il a dit condamner la pratique policière autorisée par la magistrature.

Justin Trudeau, resté silencieux jusqu’alors au sujet de cette affaire, a réagit mercredi, après une rencontre avec les représentants des médias. Il a souhaité affirmer que « le gouvernement défend la liberté de la presse » et qu’il fera tout pour l’encadrer. Le Premier Ministre du Canada a également voulu rester prudent, en spécifiant qu’il attendait le résultat des discussions entre la ville de Montréal et sa police avant de tirer des conclusions sur cette affaire.

Philippe Couillard, Premier Ministre québécois, a promis de réformer la législation afin de mieux protéger la liberté de la presse au Québec.

Concernant l’affaire Lagacé et le SVPM, Éric Trottier, directeur du journal La Presse, a affirmé que cela «constitue une attaque sans équivoque contre l’institution qu’est La Presse et contre toute la profession journalistique».