Qui a peur du grand méchant rose?

Devinette: qu'est-ce qui fait enrager les féministes, et fascine les petites filles? Réponse: le rose. Le documentaire d'Arte, "Princesses, pop stars et girl power" analyse la planète rose de la girl culture. Avant, c'était un atout marketing considérable pour séduire ces dames. Aujourd'hui, le rose peut repousser, connoté "girly" ou infantilisant. Que reste-t-il du fantasme lié à cette couleur aujourd'hui?

“Si vous êtes une fille, c’est formidable”. C’est le postulat que fait la “Girl Culture”. Rebecca Haines, professeur de culture des médias, parle de son sujet de prédilection tout au long du nouveau documentaire diffusé par Arte: “Princesses, pop stars et girl power” . Ce film d’une heure fait un bilan riche et documenté sur la façon dont la société de consommation a construit les stéréotypes de la féminité, et comme les féministes tentent de se réapproprier leur genre, aujourd’hui. Avec la journaliste Cécile Dejean, on embarque pour“la planète rose, où l’on cultive les filles pour les faire grandir”. Tout commence par un procès de l’avatar de la féminité: la couleur rose, le pantone 219 ou encore le “Barbie Pink”. Peu le savent, mais pourtant, le rose était originellement une couleur masculine. Le reversement qui s’est opéré au fil des siècles s’est fait au détriment de la femme, et au profit d’un bon nombre de clichés.

Le rose: à l’origine, un argument marketing

Comme le montre le documentaire d’Arte, rien ne prédispose la fille, génétiquement, à aimer le rose. Céline Bizière a fondé son propre mouvement, le Salon des Dames, qui réunit des femmes pour parler des thématiques liées au féminin. Elle explique: “avant, le rose était très viril. Alors que le rouge était attribué aux filles (car lié à la fleur), le rose évoquait le sang qui coule, les combats et était donc attribué aux garçons. Inversement le bleu évoquait la Vierge Marie, et donc la fille. C’est la Pompadour qui a fait du rose une couleur de fille, en piquant cette couleur aux hommes. C’était alors un acte plutôt moderne.”

Et puis c’est devenu la couleur des princesses, de la Barbie: bref, une invention marketing pour marquer la distinction entre les genres. Banco: les ventes sont boostées… du moins, chez les enfants. “Chez les petites filles, le rose, c’est systématique”, affirme catégoriquement Anne, responsable d’un magasin de vêtements pour enfants à Paris. “Dès qu’il y a du rose, et du strass, ça attire les filles. Chez les garçons, c’est beaucoup moins déterminé: ils ont tendance à aimer le bleu, mais ils sont beaucoup plus malléables. En fait, ils s’en fichent. Les petites filles savent très bien ce qu’elles veulent”, ajoute Anne. “D’ailleurs, ça énerve souvent les mamans…”

La disgrâce du rose auprès des femmes

Chez les femmes, le comportement face à l’achat d’un produit rose est complètement différent. La société de consommation aurait-elle épuisé le pouvoir marketing de cette couleur? Marie, vendeuse dans une grande surface cosmétique à Paris le déplore: “les femmes n’osent plus mettre de rose sur leurs paupières ou sur leurs lèvres, elles ont peur.” Selon elle, les clientes craignent la connotation “girly” que les roses trop affirmés engendrent, quitte à exercer un véritable effet repoussoir. Comme si porter du rose revenait à assumer quelque chose de spirituel. Amina, esthéticienne dans un salon de manucure, confirme: “le rose, les clientes ne m’en demandent jamais. C’est le rouge qui domine, à partir d’un certain âge”. Passer du rose au rouge, ce serait donc passer de l’enfance à l’âge adulte… ou se rendre compte d’un certain piège tendu par la société.

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Elle Woods, héroïne de la Revanche d’une blonde (2001), porte le rose comme une constante à travers sa transformation d’ingénue écervelée à avocate féroce.

Le rose enfermerait la femme dans un cliché

Selon Céline Bizière, si le rose a aujourd’hui cette connotation de faiblesse, ce n’est pas propre à la couleur en elle-même: “tout ce qui touche la femme bascule d’un point de vue axiologique du côté de la faiblesse, de la douceur”. C’est pourquoi le rose a changé de puissance symbolique. A l’origine de cela? “Il faut lire le discours de la valence différentielle entre les sexes de Françoise Héritier. Elle explique comment la femme a toujours été analysée comme un être faible et lunaire, parce qu’elle perd son sang involontairement chaque mois de façon passive, à l’inverse de l’homme qui perd son sang volontairement au combat et qui tombe donc du côté actif.” Pour Céline, il faudrait donc “repenser les symboliques plutôt que les codes attribués au genre”.


En février dernier, l’artiste britannique Anish Kapoor a fait sensation en achetant le noir le plus intense du monde. De quoi inspirer les féministes, qui peinent encore à s’approprier le rose sur le champ symbolique.

(En image de une : une oeuvre de l’artiste Dina Goldstein, qui revisite l’univers de Barbie à sa manière. http://inthedollhouse.net/)